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L’orme a-t-il disparu ?

Au milieu d’arbres en pleine santé, un jeune orme dont les feuilles ont bruni sur les branches, en plein été : le signe de la graphiose. (Photo Beentree, Pologne, CC BY-SA 4.0.)
Au milieu d’arbres en pleine santé, un jeune orme dont les feuilles ont bruni sur les branches, en plein été : le signe de la graphiose. (Photo Beentree, Pologne, CC BY-SA 4.0.)

Les plus âgés s’en souviennent : l’orme était partout. Arbre des places, des cours d’école, des bords de route. En France, plus de 70 % des ormes ont été perdus entre 1975 et 1987 ; au Royaume-Uni, on en compte environ 25 millions. Un paysage entier a changé en une génération.

Une maladie qui n’a de hollandais que le nom.

Le coupable s’appelle la graphiose, qu’on nomme aussi « maladie hollandaise de l’orme ». Elle n’est pas venue des Pays-Bas. Si elle en porte le nom, c’est qu’elle y a été observée en 1919, puis étudiée par deux chercheuses néerlandaises : Bea Schwarz et Christine Buisman, qui apporta en 1927 la preuve définitive de sa cause. Le mal, lui, viendrait d’Asie.

Cette cause est un champignon microscopique, Ophiostoma ulmi. Une première vague, dans les années 1920, fit des dégâts sans tout emporter. La seconde fut la bonne : vers 1960-1970, une espèce voisine et bien plus agressive, Ophiostoma novo-ulmi, arriva en Europe avec des grumes importées. C’est elle qui a vidé les places de village.

Un insecte pour taxi, et un arbre qui s’assoiffe lui-même.

Le champignon ne voyage pas seul. Il se fait porter par le grand scolyte de l’orme, Scolytus scolytus, un petit coléoptère qui creuse ses galeries sous l’écorce. Les jeunes adultes sortent de l’arbre malade couverts de spores et vont se nourrir sur l’écorce d’un orme sain : ils y déposent le champignon.

Tronc d’orme dont l’écorce a été arrachée par lambeaux, laissant voir le bois roux creusé d’innombrables petites galeries sinueuses
Un orme mort, l’écorce arrachée par des pics venus y chercher les larves de scolytes. Sur le bois mis à nu, on lit le réseau de leurs galeries. (Photo Gilles San Martin, Belgique, CC BY-SA 2.0.)

Une fois dans le bois, le champignon gagne les vaisseaux qui montent l’eau des racines vers les feuilles. L’arbre se défend comme il peut : il bouche ses propres vaisseaux, en y faisant pousser des excroissances appelées thylles, pour enfermer l’intrus. Mais s’il réagit trop lentement, le champignon a déjà gagné du terrain, et le barrage achève de couper l’eau. Les feuilles flétrissent et brunissent sur la branche, en plein été, comme sur la photographie ci-dessus.

Pourquoi l’orme n’a pas disparu.

Regardez les haies de campagne : l’orme y est encore, et souvent en abondance. L’orme champêtre a une parade que la maladie n’a pas su vaincre : il drageonne. De ses racines partent sans cesse de nouvelles pousses, qui forment des buissons.

Ces jeunes ormes restent épargnés pendant dix à quinze ans. Puis, quand leur tronc grossit, les scolytes s’y installent, le champignon suit, et l’arbre meurt - avant que ses racines ne relancent de nouveaux rejets. L’orme n’a donc pas disparu ; il a disparu en tant que grand arbre. Il survit en buisson, condamné à ne jamais vieillir.

L’orme lisse, une autre espèce de nos régions, a longtemps passé pour résistant. Il ne l’est pas vraiment : les scolytes apprécient simplement moins son écorce, et l’attaquent moins.

Le retour, par l’Asie.

Puisque le champignon venait d’Asie, c’est là qu’on a trouvé des ormes qui le supportent. En croisant des espèces européennes et asiatiques, des chercheurs néerlandais ont obtenu des variétés résistantes, testées en France par l’INRA : Lutèce, commercialisée en 2002, puis Vada, en 2006. On les replante aujourd’hui dans les villes.

Les ormes centenaires ne reviendront pas avant longtemps. Mais le jour où un orme d’avenue retrouvera sa taille d’autrefois, il devra sa survie à une maladie venue d’Asie, étudiée aux Pays-Bas - et à un arbre d’Asie qui avait appris à vivre avec elle.