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La fève et le favisme : quand une maladie porte le nom d’une plante

Gousses de fève mûres, larges et pendantes, sur le plant. (Photo Josef Schlaghecken, CC BY-SA 4.0.)
Gousses de fève mûres, larges et pendantes, sur le plant. (Photo Josef Schlaghecken, CC BY-SA 4.0.)

La fève est l’un des plus vieux légumes cultivés d’Europe, et l’un des plus ordinaires. On la mange fraîche au printemps, séchée en hiver, et son nom latin, Vicia faba, a donné celui de toute une famille botanique.

Il a aussi donné son nom à une maladie.

Une maladie qui porte le nom d’une plante

Le favisme - de faba, la fève - désigne la crise que déclenche la consommation de fèves chez les personnes atteintes d’un déficit en G6PD, une enzyme du globule rouge. C’est le plus fréquent des déficits enzymatiques héréditaires de la planète.

Chez ces personnes, le globule rouge se défend mal contre l’oxydation. Or la fève contient une molécule, la vicine, qui exerce précisément cette pression - elle a été isolée du grain en 1962. Le résultat est une destruction brutale des globules rouges, une anémie aiguë qui survient dans les heures ou les jours suivant le repas. Les personnes concernées se voient recommander d’éviter la fève quelle qu’en soit la préparation, la cuisson ne mettant pas à l’abri.

La plante n’y est pour rien : elle fabrique cette molécule pour son propre compte, comme tant d’autres composés végétaux qui ne nous concernent pas. C’est notre chimie à nous qui, chez certains, ne suit pas.

Pourquoi précisément là où l’on mange des fèves

C’est ici que l’histoire devient remarquable. Le déficit en G6PD n’est pas réparti au hasard : il touche plus de quatre cents millions de personnes, et la carte de sa fréquence recouvre celle d’une autre maladie - le paludisme.

La raison est que le parasite du paludisme est lui aussi très sensible à l’oxydation. Un globule rouge déficient en G6PD lui offre un milieu hostile, et la variante génétique protège de ce fait contre les formes les plus graves de la maladie. Elle a donc été conservée, génération après génération, partout où le paludisme sévissait : pourtour méditerranéen, Afrique subsaharienne, Asie du Sud-Est.

Le marché n’est pas gratuit pour autant. Les travaux les plus récents décrivent un compromis : si le déficit protège du neuropaludisme, il augmente en revanche le risque d’une autre complication, l’anémie palustre sévère. Ce n’est pas un avantage, c’est un équilibre.

Une rencontre, pas une malédiction

Reste le fait le plus troublant, et il tient en une superposition de cartes. Les régions où l’on cultive et où l’on mange la fève depuis le Néolithique sont, pour une large part, celles où le paludisme a laissé dans les populations une variante génétique qui rend cette même fève dangereuse.

Deux histoires longues - celle d’une plante domestiquée et celle d’un parasite - se sont croisées sans se connaître, et leur croisement se joue dans une assiette.

La fève n’est pas coupable, et elle reste pour l’immense majorité des gens un aliment excellent, riche en protéines comme toutes les légumineuses. Simplement, elle rappelle une chose que ce site répète volontiers : une plante ne se réduit jamais à l’usage que nous en faisons. Elle a sa propre chimie, poursuivie pour ses propres raisons, et il nous arrive de la rencontrer par un chemin que personne n’avait prévu.