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Le frêne a-t-il trois sexes ?

Rameau de frêne en fleurs contre le ciel : des touffes pourpre-noir à chaque nœud, sur un bois encore entièrement nu. (Photo Didier Descouens, Muséum de Toulouse, CC BY-SA 4.0.)
Rameau de frêne en fleurs contre le ciel : des touffes pourpre-noir à chaque nœud, sur un bois encore entièrement nu. (Photo Didier Descouens, Muséum de Toulouse, CC BY-SA 4.0.)

Le frêne commun pousse dans toutes les haies de France, et personne ne se demande jamais de quel sexe il est. La question paraît saugrenue : un arbre est un arbre.

Elle occupe pourtant des chercheurs depuis plus de vingt ans, et la réponse n’est toujours pas fixée.

Des fleurs que personne ne regarde

Le frêne fleurit en mars ou avril, plusieurs semaines avant que ses feuilles n’apparaissent. Ses fleurs se serrent en touffes pourpre à noirâtre le long des rameaux nus - et si vous ne les avez jamais vues, c’est qu’elles ne cherchent pas à l’être.

Elles n’ont ni calice ni corolle : pas un pétale, pas un sépale. Ni nectar, ni parfum. Tout ce qui, chez une autre plante, sert à convoquer un insecte a été supprimé, parce que le frêne confie son pollen au vent. Une fleur invisible n’est pas une fleur ratée : c’est une fleur qui n’avait personne à séduire.

Trois sexes dans le même bois

Regardez maintenant ce que portent ces fleurs, d’un arbre à l’autre. Une équipe française l’a fait, et a établi chez Fraxinus excelsior une trioécie fonctionnelle : dans une même population coexistent des pieds mâles, qui ne produisent que du pollen, des pieds femelles, qui ne produisent que des graines, et des hermaphrodites, qui font les deux (Albert, Morand-Prieur, Brachet, Gouyon, Frascaria-Lacoste et Raquin, Comptes Rendus Biologies, 2013).

Le même travail écarte une idée séduisante mais fausse - celle d’arbres qui changeraient de sexe au gré des saisons. L’expression sexuelle du frêne est stable dans le temps, et le sexe génétiquement déterminé : des arbres issus d’un même clone présentent le même comportement. Un frêne mâle le reste.

Sauf que trois font deux

C’est ici que l’histoire devient intéressante, car ces trois sexes ne se valent pas.

Dès 2003, une expérience de pollinisation contrôlée compare le pollen des mâles et celui des hermaphrodites. Le second se révèle presque inopérant : en situation de compétition, sur 110 plantules analysées, 106 avaient pour père le donneur mâle, trois provenaient d’autofécondation, et une seule de l’hermaphrodite (Morand-Prieur, Raquin, Shykoff et Frascaria-Lacoste, American Journal of Botany, 2003).

Quinze ans plus tard, une autre équipe en donne le mécanisme. Un système d’auto-incompatibilité range les frênes en deux groupes seulement : les hermaphrodites et les femelles se comportent en femelles, les mâles et les hermaphrodites à dominante mâle se comportent en mâles. Le titre de l’article dit l’embarras : « Polygamie ou subdioécie ? » - ce que l’on prenait pour trois sexes fonctionne en réalité comme deux (Saumitou-Laprade, Vernet, Dowkiw, Bertrand, Billiard, Albert, Gouyon et Dufay, Proceedings of the Royal Society B, 2018).

Un arbre pris en flagrant délit

Pourquoi tant d’efforts sur le sexe d’un arbre de haie ? Parce que la question qu’il pose est vaste : comment les plantes à fleurs passent-elles de l’hermaphrodisme à des sexes séparés ? La plupart portent des fleurs complètes ; certaines lignées ont pourtant fini par répartir les rôles sur des individus distincts, comme le houx ou le kiwi.

Le frêne, lui, est en chemin. Il a des mâles francs, des femelles franches, et entre les deux toute une gradation d’hermaphrodites dont la fonction mâle ne sert presque plus à rien. Les botanistes hésitent sur le mot à employer parce que l’arbre hésite lui-même - il est saisi au milieu d’un basculement qui prend des millions d’années.

Cela se passe au bord des chemins, en mars, sur des rameaux que personne ne regarde.