Le phénomène se voit sans instrument, et il suffit d’un trèfle. Regardez-le en fin d’après-midi, puis à la nuit tombée : les trois folioles se sont rapprochées, redressées, repliées l’une contre l’autre. Au matin, elles seront de nouveau étalées.
L’oxalis en fait autant, le haricot aussi, et la sensitive - le vrai mimosa, Mimosa pudica - se ferme tout entière, comme le montre la photographie ci-dessus.
Les botanistes appellent cela la nyctinastie, du grec nyx, nyktos, la nuit - et de nastos, tassé, serré. Darwin, qui y a consacré une partie de son dernier livre de botanique, parlait plus simplement de mouvements de sommeil.
Ce n’est pourtant pas un sommeil, et ce n’est pas non plus un réflexe.
On imagine volontiers que la plante se referme parce que la lumière baisse - un store qui descend quand le soleil s’en va. C’est ce que tout le monde a cru, et c’est là qu’un homme a eu la bonne idée.
1729 : une plante dans un placard.
Jean-Jacques d’Ortous de Mairan n’était pas botaniste : c’était un astronome. Il observe une sensitive, remarque qu’elle ouvre ses feuilles le jour et les replie la nuit, et se pose la question évidente : que se passe-t-il si l’on supprime le jour ?
Il enferme donc la plante dans l’obscurité complète, à température constante. Et il attend.
La sensitive continue. Elle ouvre ses feuilles quand le jour se lève dehors, les replie quand il tombe - dans le noir, sans rien pour l’en avertir. De Mairan rapporte l’observation à l’Académie royale des sciences.
Le mouvement ne venait donc pas du dehors. Il venait du dedans.
Ce qu’il avait trouvé sans le savoir.
Cette expérience d’une simplicité désarmante est aujourd’hui considérée comme la première démonstration d’une horloge biologique interne - ce que l’on appelle un rythme circadien, d’environ un jour.
Le plus étonnant est la suite : il a fallu attendre les années 1950 et 1960 pour que la communauté scientifique admette qu’un être vivant puisse porter en lui une horloge, plutôt que de simplement réagir à son environnement. Deux siècles et quart entre l’observation et son acceptation.
Et l’horloge dont dépendent nos décalages horaires, nos insomnies et nos travaux de nuit a donc été mise en évidence non pas chez un animal, ni chez l’homme, mais chez une plante en pot, dans un placard fermé.
Comment bouge-t-on sans muscle ?
Il n’y a ni fibre ni nerf dans une feuille. Le mouvement se fait par l’eau.
À la base de chaque foliole se trouve un petit renflement, le pulvinus. Ses cellules peuvent se gonfler ou se vider en quelques minutes : le potassium s’en va d’un côté, l’eau suit par osmose, ce côté s’affaisse, et la foliole bascule. C’est un vérin hydraulique, et il est réversible. La fiche Mimosa en détaille le mécanisme.
Ce même organe sert d’ailleurs à deux mouvements bien différents, qu’on confond souvent. La nyctinastie est lente, quotidienne, commandée par l’horloge interne. La séismonastie - le repliement de la sensitive quand on l’effleure - est brutale et prend quelques secondes. Un seul organe, deux déclencheurs : l’heure, ou le contact.
Et à quoi cela sert-il ?
Voici l’honnête réponse : on ne le sait pas avec certitude, presque trois siècles après de Mairan.
Darwin avait sa théorie, exposée en 1880 dans The Power of Movement in Plants, écrit avec son fils Francis. En se redressant la nuit, la feuille n’offre plus sa face supérieure au ciel ; elle perd donc moins de chaleur par rayonnement, et se protège du refroidissement des nuits claires. L’hypothèse a été contestée, puis défendue à nouveau : elle tient toujours.
D’autres explications ont été proposées, sans que l’affaire soit tranchée : gêner les herbivores nocturnes, qui trouvent moins de prise sur un feuillage replié ; ou éviter que le clair de lune ne vienne brouiller la mesure de la durée du jour, dont la plante a besoin pour décider du moment de fleurir.
Alors, dorment-elles ?
Non. Le sommeil suppose un système nerveux, des phases, un réveil - et une plante n’a rien de tout cela (voir la fiche Cerveau). L’expression est une image, et elle est de nous.
Mais elle dit quelque chose de juste, tout de même. Une plante qui replie ses feuilles à heure fixe, dans le noir, sans que rien au-dehors le lui commande, fait ce que nous faisons quand nous avons sommeil à l’heure habituelle malgré les volets fermés.
Elle ne dort pas. Elle porte l’heure en elle.
