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Ne plus se planter
F
Notion

Forêt primaire

Forêt d’épicéas de Savoie réputée n’avoir jamais été exploitée : troncs morts encore debout, arbres couchés au sol, sous-bois de mousse. (Photo FB73, CC BY-SA 4.0.)
Forêt d’épicéas de Savoie réputée n’avoir jamais été exploitée : troncs morts encore debout, arbres couchés au sol, sous-bois de mousse. (Photo FB73, CC BY-SA 4.0.)

Ce que l’on croit souvent

Une forêt laissée à elle-même s’étouffe et dépérit : il faut l’entretenir, l’éclaircir, ramasser le bois mort.

La vraie définition botanique

On dit d’une forêt mal tenue qu’elle est « à l’abandon ». Le mot en dit long : il suppose qu’une forêt dont personne ne s’occupe est une forêt qui se dégrade. Il faudrait l’entretenir, l’éclaircir, ramasser le bois mort - faute de quoi elle s’étoufferait.

C’est l’exact contraire.

Une forêt primaire est une forêt que l’homme n’a jamais touchée : ni défrichée, ni exploitée, ni « nettoyée ». Une forêt secondaire est une forêt qui a repoussé après avoir été coupée ou cultivée. Et il faut le dire nettement : en Europe de l’Ouest, la forêt primaire a disparu. Toutes nos forêts sont secondaires, y compris les plus belles, y compris celles que nous appelons sauvages. Le continent en conserve des fragments, mais à l’est : le plus célèbre est celui de Białowieża, à cheval sur la Pologne et la Biélorussie, dont le noyau strictement protégé est resté primaire quand le reste du massif était exploité.

Le piège, ici, est dans l’adjectif. Dans le langage courant, « primaire » est presque une insulte : une réaction primaire est fruste, un raisonnement primaire est sommaire. Le mot évoque le commencement, le rudimentaire, le pas encore dégrossi. En botanique, c’est rigoureusement l’inverse : la forêt primaire est l’état le plus abouti, le plus complexe, le plus riche - celui qu’on n’atteint qu’au terme de plusieurs siècles. Et « secondaire », qui sonne comme un second rang, désigne précisément ce que nous avons fabriqué de plus pauvre. Les deux mots disent le contraire de ce que l’oreille entend.

Peuplement de conifères alignés et tous de même taille, sous la neige, sur un plateau du Cantal
Une forêt secondaire : des arbres alignés, du même âge, de la même espèce, plantés par nous. C’est ce que nous appelons couramment une forêt, et c’est un champ d’arbres. (Photo Manuel Ferreira.)

Le bois mort n’est pas un déchet. C’est la pièce maîtresse du malentendu. Pendant longtemps, on l’a retiré systématiquement, par crainte qu’il n’attire les insectes ravageurs. On sait aujourd’hui que près d’un quart des espèces forestières en dépendent pour vivre : insectes, champignons, mousses, oiseaux, chauves-souris. Un tronc mort resté debout n’est pas un cadavre, c’est un immeuble.

Et sa décomposition n’est pas une perte : c’est un règne entier qui se met au travail. Seuls les champignons savent démonter la lignine, cette molécule qui rigidifie le bois (voir Champignon, Bois). Sans eux, les troncs s’accumuleraient indéfiniment et le carbone qu’ils contiennent ne reviendrait jamais dans le cycle. Nettoyer une forêt, c’est retirer à la fois le logement et la nourriture.

Grand arbre déraciné laissé au sol dans une forêt, ses branches étalées au milieu des jeunes pousses vertes
Un arbre tombé, laissé sur place, dans la réserve de Białowieża (Pologne), dont le noyau protégé est en partie primaire. Ce que nous appellerions un désordre est ici le cœur du système. (Photo Pleple2000, CC BY-SA 3.0.)

Reste ce que le temps seul apporte. Plus une forêt vieillit, plus sa biodiversité augmente, parce qu’elle accumule ce qu’aucune plantation ne possède : des arbres de tous les âges, des trouées, des troncs creux, des strates superposées, des dizaines de mètres cubes de bois en décomposition. Et à surface égale, une forêt primaire stocke bien plus de carbone qu’une forêt exploitée.

Une forêt à l’abandon, donc, cela n’existe pas. Il n’existe que des forêts qu’on laisse enfin tranquilles.


Pour aller plus loin.

C’est de ce constat qu’est né un projet peu commun. Le botaniste Francis Hallé, mort le 31 décembre 2025 à 87 ans, a passé la fin de sa vie à défendre l’idée de faire renaître une forêt primaire en Europe de l’Ouest : environ 70 000 hectares, dans les Ardennes franco-belges ou les Vosges franco-allemandes, laissés en évolution totalement libre. Aucune coupe, aucun prélèvement, et surtout aucun nettoyage du sous-bois.

Le calendrier donne le vertige. En partant d’une forêt déjà âgée de quelques siècles, l’association estime qu’il faudra environ sept cents ans pour qu’elle retrouve son caractère primaire. Soit près de vingt-cinq générations humaines. Aucun de ceux qui ont lancé ce projet n’en verra le résultat ; personne n’en verra même le milieu. C’est une œuvre dont le commanditaire, l’exécutant et le spectateur ne se rencontreront jamais - et dont la seule tâche, pendant sept siècles, consistera à ne rien faire. Le vertige inverse est plus troublant encore : il nous a suffi de quelques siècles pour défaire ce qu’il faudra sept cents ans à refaire.

Francis Hallé rapportait volontiers la formule d’un ami forestier américain, qui dit tout en une phrase : une forêt primaire est à la forêt secondaire ce que le Grand Canyon est à un égout.

Un dernier mot de vocabulaire, car trois termes voisins sont constamment confondus. Une forêt ancienne est un lieu boisé sans interruption depuis les plus vieilles cartes fiables, celles du XIXe siècle : son sol n’a jamais été retourné, ce qui est précieux, mais elle a pu être exploitée sans relâche. Une vieille forêt est une forêt dont les arbres sont âgés, ce qui ne dit rien de son passé. Une forêt primaire, elle, exige les deux à la fois, et davantage : une continuité jamais rompue depuis la dernière glaciation. Une forêt peut donc être ancienne sans être vieille, vieille sans être ancienne, et l’une comme l’autre sans être primaire.

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