Ricin

Ce que l’on croit souvent
L’huile de ricin contient le poison du ricin, et une seule graine avalée suffit à tuer.
La vraie définition botanique
Pourquoi un article sur le ricin ? Parce que son nom évoque aussitôt un poison, et que l’on prête ce poison à tout ce qui vient de la plante. Le Trésor de la langue française définit encore la ricine comme une « protéine toxique de l’huile de ricin ».
L’huile de ricin ne contient pas de ricine : le poison reste dans les graines et dans leur tourteau. Et si la ricine est redoutable injectée, elle l’est beaucoup moins avalée : la mort après ingestion de graines est devenue exceptionnelle.
Une plante de jardin.
Le ricin est une Euphorbiacée, de la famille des euphorbes. Selon le pharmacologue Jean Bruneton, il est « sans doute originaire d’Éthiopie » et s’est répandu de l’Afrique à l’Asie, puis dans le Nouveau Monde. C’est une plante « herbacée ou arborescente, annuelle ou vivace suivant les conditions climatiques » : sous les tropiques, elle peut atteindre plusieurs mètres, jusqu’à dix selon la Flora of North America. Dans nos jardins, on la plante pour ses grandes feuilles en étoile, parfois pourpres.
Ses fleurs sont curieusement rangées. Une même grappe porte les fleurs mâles dans sa moitié inférieure, avec leurs étamines nombreuses et ramifiées, et les fleurs femelles dans sa moitié supérieure, avec leurs longs styles rougeâtres. Les fruits qui leur succèdent sont des capsules à trois loges, le plus souvent hérissées de pointes.

Un nom de tique.
La graine, grise et marbrée de brun, porte à une extrémité une petite excroissance charnue, la caroncule. Bruneton se demande si ces caractères la font ressembler à une tique : c’est en tout cas, écrit-il, l’origine latine du nom, ricinus. Le Trésor de la langue française donne d’ailleurs encore au mot « ricin » un second sens : un acarien parasite, la tique.

L’huile n’est pas le poison.
On presse les graines pour en tirer l’huile de ricin, dont les acides gras sont, pour 85 à 92 %, un acide très particulier, l’acide ricinoléique. La Société française de médecine d’urgence le précise dans sa fiche sur la ricine (2020) : « La toxine reste dans le tourteau et n’est pas présente dans l’huile. » Le tourteau, ce qui reste des graines après pressage, est ensuite détoxiqué pour servir d’engrais.
L’huile n’est pas inoffensive pour autant. C’est un purgatif si violent que Bruneton en juge l’usage « à proscrire formellement ». Le dictionnaire de l’Académie française rappelle d’ailleurs que les fascistes italiens en faisaient absorber à leurs opposants, « du fait des propriétés fortement laxatives de celle-ci ». Aujourd’hui, c’est avant tout un produit industriel : lubrifiants, vernis, encres, résines, et même certains plastiques d’origine végétale.
Un poison bien réel, mais pas foudroyant.
La ricine, elle, est l’une des substances les plus toxiques que l’on connaisse : injectées, « quelques dizaines de microgrammes » peuvent tuer, selon Bruneton. Mais par la bouche, elle est beaucoup moins dangereuse. La Société française de médecine d’urgence estime la dose mortelle à environ un milligramme par kilo de poids par voie orale, contre un à trois microgrammes par kilo en injection : un rapport de mille environ.
Avaler des graines reste une urgence, surtout pour un jeune enfant, et la gravité dépend, selon Bruneton, du nombre de graines et du fait qu’elles ont été mâchées ou non. Mais la mortalité « est beaucoup plus faible que ne le laissent entendre beaucoup d’ouvrages anciens », écrit-il : « elle est en fait exceptionnelle ». Une revue de cas publiée en 2011 par des chercheurs de l’institut Robert Koch, à Berlin, l’estime à moins de 2 % des intoxications accidentelles, les décès datant surtout d’avant la médecine moderne.
Une arme moins redoutable qu’on ne l’a craint.
Ces mêmes chiffres expliquent pourquoi la ricine, souvent citée parmi les armes du terrorisme, inquiète surtout sous forme de poudre respirée. Bruneton le note : dispersée en fines particules, elle aurait une toxicité voisine de celle de l’injection. Dans l’eau, en revanche, la menace paraît faible. Un article de médecins du Service de santé des armées, publié en 2010 dans Médecine et Armées, l’explique : par la bouche, la ricine est environ mille fois moins efficace que respirée, car elle est « peu absorbée et/ou inactivée par les enzymes digestives ». Pour contaminer un réseau d’eau desservant 50 000 personnes, il faudrait « plusieurs tonnes de graines de ricin », contre une cinquantaine de grammes de toxine botulique. Les auteurs concluent que « l’usage de la ricine dans l’eau potable semble donc peu probable ».
Le chien et l’engrais.
Le danger le mieux documenté aujourd’hui est ailleurs. Selon la même revue, des chiens sont morts après avoir mangé de l’engrais organique au tourteau de ricin insuffisamment détoxiqué ; chez eux, la mortalité observée va de 7 à 35 %. Les auteurs réclament un seuil réglementaire de ricine dans ces engrais. Quand on a un chien, mieux vaut donc lire la composition des engrais organiques du jardin.
Pour résumer :
- Le ricin est une Euphorbiacée venue d’Afrique, arbuste sous les tropiques, plante d’ornement dans nos jardins.
- Une même grappe porte des fleurs mâles en bas et des fleurs femelles en haut.
- Son nom latin veut dire « tique », à cause de l’aspect de sa graine.
- L’huile de ricin ne contient pas la ricine, qui reste dans le tourteau ; c’est en revanche un purgatif violent.
- La ricine est redoutable injectée, environ mille fois moins avalée ; la mort après ingestion de graines est devenue exceptionnelle.
- Dans l’eau potable, son usage comme arme est jugé peu probable : il en faudrait des tonnes de graines.
- Le risque actuel le plus documenté concerne les chiens et les engrais au tourteau de ricin.
Pour aller plus loin.
Comment la ricine tue-t-elle une cellule ? Bruneton la décrit comme une protéine à deux parties, reliées par un pont chimique. La première, la chaîne B, s’accroche à la surface de la cellule, sur des sucres de sa membrane. Elle fait entrer la seconde, la chaîne A, qui est une enzyme. Celle-ci retire une seule petite pièce, une adénine, dans l’ARN des ribosomes, les ateliers où la cellule assemble ses protéines. Le ribosome cesse de fonctionner, la cellule ne fabrique plus de protéines, et elle meurt. Encore faut-il que la toxine atteigne les cellules : avalée, elle est en grande partie détruite par les enzymes de la digestion ou mal absorbée, selon l’article de Médecine et Armées déjà cité, ce qui explique l’écart entre l’ingestion et l’injection.
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