Chimie

Ce que l’on croit souvent
La chimie ? Des usines, des produits toxiques et polluants, des molécules artificielles sorties des laboratoires. Le contraire du naturel.
La vraie définition botanique
Quand on dit « chimie », on voit des usines, des fumées, des « produits chimiques » toxiques et polluants. La chimie, ce serait l’artificiel par excellence - le contraire du « naturel ».
C’est oublier que le vivant est, d’abord, une affaire de chimie.
La chimie n’est pas une industrie : c’est la science de la matière et de ses transformations. Or chaque être vivant est un laboratoire qui fonctionne en permanence, à la lumière du soleil. Et dans ce domaine, les plantes sont des championnes.
Fixées au sol, incapables de fuir un herbivore ou de courtiser un pollinisateur en se déplaçant, les plantes ont fait de la chimie leur langage : elles se défendent, communiquent, séduisent et se soignent avec des molécules. À côté du métabolisme primaire (les sucres, lipides et protéines communs à tout le vivant), les plantes à fleurs déploient un métabolisme secondaire d’une richesse prodigieuse - des dizaines de milliers de molécules (alcaloïdes, terpènes, polyphénols…), bien au-delà du catalogue de n’importe quel laboratoire.
Naturel, donc inoffensif ?
Surtout pas - et c’est ici que l’opposition « naturel » contre « chimique » s’effondre. Ces molécules végétales peuvent soigner : l’aspirine dérive d’une substance de l’écorce de saule, la quinine de celle du quinquina, la morphine du pavot, et de la digitale ci-dessus on tire la digitaline, un précieux médicament du cœur. Mais les mêmes plantes comptent parmi les poisons les plus redoutables. La digitale qui règle le cœur peut aussi l’arrêter : tout est affaire de dose, pas d’origine.

Il n’y a pas plus « naturel » que le ricin, cette plante ornementale aux fruits rouges hérissés. Ses graines renferment la ricine, l’une des substances les plus toxiques que l’on connaisse : une quantité infime suffit. Et pourtant, de ces mêmes graines on presse l’huile de ricin, longtemps purgatif de nos grands-mères et aujourd’hui matière première de l’industrie - car la toxine, elle, reste dans le tourteau. Une seule plante, un remède et un poison.

Et tout cela, bien avant les laboratoires.
La chimie du vivant n’a pas attendu l’humanité. La photosynthèse - sans doute la réaction la plus importante du globe, celle qui capte le carbone et libère l’oxygène que nous respirons - tourne depuis des milliards d’années. Chaque feuille faisait de la chimie de pointe quand nos ancêtres n’existaient pas encore.
Reste une différence, et elle est de taille. La chimie de la plante est fabriquée sur place, en petites quantités, intégrée aux cycles du vivant : ses molécules sont produites, utilisées, puis dégradées et recyclées par les sols, les micro-organismes et les autres êtres vivants. Elle circule. La chimie industrielle humaine, elle, disperse à l’échelle de la planète des molécules souvent étrangères au vivant et très stables (plastiques, polluants persistants…) qui s’accumulent dans les sols, les rivières et les océans, sans que rien ne sache les digérer.
La leçon n’est donc pas « naturel = bon, chimique = mauvais » - un poison végétal peut tuer, une molécule de synthèse peut sauver. Elle est plus juste : la plante ne pollue pas parce qu’elle fait sa chimie dans les cycles de la nature, là où nous faisons trop souvent la nôtre contre eux.
Pour aller plus loin.
Un retour sur l’aspirine, car son histoire boucle exactement le propos de cet article.
On sait que la molécule dérive de l’écorce de saule, et l’on en tire volontiers la morale attendue : la nature avait le remède, l’industrie l’a copié. Mais la question qu’on ne pose jamais est la plus intéressante : que faisait cette substance dans le saule ? Elle n’y était évidemment pas pour nos maux de tête.
La réponse a été trouvée bien après le médicament. L’acide salicylique est une hormone végétale. Lorsqu’une plante est attaquée par un agent pathogène, elle en produit, et cette molécule déclenche dans ses tissus la fabrication de protéines de défense - puis avertit les parties encore saines, qui se préparent avant même d’être touchées. C’est, chez le végétal, quelque chose comme un signal d’alerte général. Nous avons donc pris à une plante sa molécule d’immunité pour en faire notre antidouleur, sans savoir pendant plus d’un siècle à quoi elle lui servait.
Cela vaut pour presque tout le catalogue. La caféine est un insecticide (voir Café), la nicotine aussi, la morphine et les autres alcaloïdes sont des défenses contre les herbivores, les tanins rendent les feuilles indigestes. Nos médicaments, nos poisons, nos épices et nos drogues sont, dans leur immense majorité, des armes végétales détournées. La pharmacie humaine est un pillage d’arsenal - et c’est peut-être la meilleure raison de ne pas opposer le « naturel » au « chimique » : ce que nous appelons naturel a d’abord été fabriqué pour tuer quelque chose.
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