Nous avons tous en tête le même schéma : un gamète mâle rejoint un gamète femelle, et de cette rencontre naît un nouvel individu. Un contre un. C’est ainsi que cela se passe chez les animaux, et l’on suppose sans y penser qu’il en va de même partout.
Chez les plantes à fleurs, non. Le grain de pollen n’apporte pas un gamète mâle, il en apporte deux - et les deux servent.
Deux fusions au lieu d’une
Quand un grain de pollen se dépose sur le stigmate, il émet un tube qui traverse le style et descend jusqu’à l’ovule. Ce tube n’est qu’un véhicule : il transporte deux noyaux mâles jusqu’au sac embryonnaire. Arrivés là, ils se séparent, et chacun a son rendez-vous.
Le premier fusionne avec l’oosphère, le gamète femelle. De cette union classique naît une cellule-œuf à deux jeux de chromosomes (2n), qui deviendra l’embryon : la plante en miniature, endormie dans la graine (voir Graine).
Le second ne s’arrête pas là. Il gagne le centre du sac, où l’attend une grande cellule qui contient, elle, deux noyaux. Il fusionne avec les deux à la fois. Le résultat porte donc trois jeux de chromosomes (3n) dans le cas le plus courant, et de cette cellule triple naîtra l’albumen, le tissu de réserve de la graine.
On peut résumer l’affaire d’une formule : dans une graine, l’embryon a un père et une mère, l’albumen a un père et deux mères. Ils sont conçus dans la même seconde, du même pollen, et pourtant l’un est destiné à vivre et l’autre à être mangé.
Un jumeau nourricier
Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Certains botanistes appellent l’albumen un « embryon accessoire », et le mot n’est pas exagéré : ce tissu n’est pas un dépôt de vivres déposé par la plante mère, c’est un produit de fécondation, engendré comme l’autre. Un frère bâti pour être consommé par son frère.
Ce détail change tout à la logique de la graine. Comparez avec un conifère. Le pin, lui aussi, garnit ses graines de réserves - mais il ne connaît qu’une seule fécondation. Sa provision se forme avant toute rencontre entre gamètes, elle est purement maternelle, et elle ne porte qu’un seul jeu de chromosomes (n). Le pin fait donc sa valise sans savoir s’il y aura un voyage : si l’ovule n’est pas fécondé, tout ce travail est perdu.
La plante à fleurs, elle, ne dépense qu’à coup sûr. Le signal de fabriquer les réserves est la fécondation elle-même. Rien ne se met en réserve tant qu’il n’y a pas d’embryon à nourrir. Deux graines de même apparence, deux économies opposées. C’est l’une des explications avancées pour comprendre pourquoi les plantes à fleurs, apparues bien après les conifères, les ont si largement débordées : elles ne nourrissent que ce qui existe déjà.
Vu pour la première fois dans un lis
Cette mécanique à deux temps a longtemps échappé aux observateurs, faute de pouvoir suivre deux noyaux minuscules dans l’épaisseur d’un ovaire. Elle fut établie en 1898 par le Russe Sergueï Nawaschin, puis retrouvée indépendamment l’année suivante par le Français Léon Guignard. Fait remarquable : tous deux travaillaient sur la même plante, le lis martagon - celui de la photographie ci-dessus, dont les fleurs retroussées laissent pendre leurs anthères au bord des chemins de montagne.
L’énigme que cela résolvait
Il y avait en effet, depuis longtemps, un fait que personne n’arrivait à expliquer.
Les cultivateurs de maïs l’observaient chaque automne : qu’un plant de variété blanche reçoive le pollen d’une variété colorée, et ce sont les grains de l’année même qui changent d’aspect - piquetés, bigarrés, parfois plus lourds. Le père se manifestait sur l’épi de la mère, sans attendre la génération suivante. Le botaniste Wilhelm Focke avait nommé ce phénomène la xénie en 1881, ce qui le décrivait sans l’expliquer en rien.
Et pour cause : on tenait alors l’albumen pour un tissu purement maternel. Or un tissu maternel ne peut pas porter les caractères du père. Il a fallu attendre Nawaschin pour comprendre que ce grain de maïs n’est pas de la chair de la mère, mais un individu à part entière, issu du père autant que d’elle. La xénie n’était rien d’autre que la seconde fécondation, rendue visible à l’œil nu par un changement de couleur.
Ce que nous mangeons
Reste la conséquence, et elle est considérable.
Ouvrez un grain de blé : ce que le meunier en tire, la farine, c’est presque uniquement de l’albumen. Le riz décortiqué, l’amande du maïs qui éclate en pop-corn, le grain de café que l’on torréfie : de l’albumen encore (voir Céréale). Et dans une noix de coco, l’eau que l’on boit comme la chair blanche que l’on râpe sont un seul et même tissu - un albumen d’abord liquide, qui s’est déposé en couche solide contre la paroi.
Autrement dit : la part la plus lourde de l’alimentation humaine n’est ni un fruit, ni une feuille, ni une racine, ni même une plante à proprement parler. C’est un tissu triploïde né d’une seconde fécondation, une réserve constituée pour un embryon qui ne la mangera jamais.
Chaque miche de pain est un repas volé à une plantule.
