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Ne plus se planter
G
Notion

Graine

Grenade coupée en deux : des centaines de grains rouges serrés dans leurs loges, dont plusieurs laissent voir par transparence la graine pâle qu’ils contiennent. (Photo couleur, Pixabay.)
Grenade coupée en deux : des centaines de grains rouges serrés dans leurs loges, dont plusieurs laissent voir par transparence la graine pâle qu’ils contiennent. (Photo couleur, Pixabay.)

Ce que l’on croit souvent

Une graine, cela se reconnaît à l’œil : c’est le petit grain dur que l’on trouve dans les fruits, et que l’on met en terre.

La vraie définition botanique

Le mot revient dans une vingtaine de fiches de ce dictionnaire sans y avoir jamais été défini. Il fallait s’y résoudre - d’autant que la définition tient en cinq mots.

La graine est l’ovule fécondé.

Rien de plus. Et cette phrase est le pendant exact de celle qui ouvre la fiche Fruit : le fruit est l’ovaire fécondé, puis transformé (voir Fruit). Une même fleur, deux pièces emboîtées, deux devenirs parallèles - l’ovaire devient le fruit, et les ovules qu’il contenait deviennent les graines. Tout le reste en découle.

Remarquez surtout ce que cette définition ne dit pas. Elle ne parle ni de taille, ni de forme, ni de dureté, ni de couleur. C’est une définition d’origine, non d’apparence - et c’est là toute sa valeur, car l’apparence, en cette matière, ment presque à tous les coups.

Trois pièces, trois héritages.

Une graine n’est pas un bloc. Elle contient trois choses, et chacune vient d’une pièce précise de l’ovule.

Le tégument est son enveloppe. Il provient des téguments de l’ovule, ces deux replis qui l’entouraient déjà dans l’ovaire. C’est lui, en durcissant, qui fait la peau du haricot ou la coque du pois. Mais il ne durcit pas toujours : chez la grenade, il devient charnu, juteux, sucré. Les grains rouges de la photographie ci-dessus ne sont ni des fruits ni de la pulpe - ce sont les enveloppes des graines, gorgées d’eau. Nous mangeons un tégument, ce qui est rare.

L’embryon est la plante en réduction : une racine, une tigelle, une ou deux premières feuilles. Il naît de l’oosphère de l’ovule, fécondée par un noyau venu du grain de pollen. C’est la seule pièce vivante au sens plein, et c’est elle qui, le jour venu, sortira (voir Germe).

Les réserves sont les provisions du voyage, et leur origine mérite qu’on s’y arrête : chez les plantes à fleurs, elles naissent d’une seconde fécondation. Le pollen n’apporte pas un gamète mâle mais deux - l’un fait l’embryon, l’autre engendre un tissu nourricier à trois jeux de chromosomes, l’albumen. Le grain de blé en est presque entièrement fait : c’est ce que le meunier réduit en farine.

Chez beaucoup d’autres plantes, cet albumen se forme puis se fait absorber par les cotylédons de l’embryon pendant que la graine mûrit. C’est le cas du haricot, dont les deux moitiés qui se séparent sous le pouce sont ses cotylédons, bourrés d’amidon et de protéines (voir Légumineuse) : les provisions sont les mêmes, elles ont seulement changé de récipient. (Sur cette double fécondation, si singulière qu’elle explique ce que mange l’humanité, voir le billet La fleur féconde deux fois.)

Une graine est donc un ovule qui a vieilli en emportant trois choses : son enveloppe, un enfant, et des vivres.

Étalage de fruits coupés sur une planche : poire, kiwi, figue, orange, framboises, banane et carottes
Un jeu instructif : où sont les graines ? Dans la poire et le kiwi, oui - les pépins noirs en sont. Dans la figue, non : ses grains croquants sont des akènes, donc des fruits, et la figue elle-même n’est pas un fruit mais une inflorescence retournée. Dans les framboises, non plus : chaque grain est une petite drupe à noyau (voir Framboise). L’orange n’en a plus, la sélection les lui a retirées. Et la carotte n’en aura jamais - c’est une racine. (Photo Pixabay.)

Attention aux ressemblances : elles ne prouvent rien.

Voici pourquoi une définition d’origine valait mieux qu’une description. Prenez deux boules brunes et vernies, de même taille, ramassées le même jour d’automne : une châtaigne et un marron d’Inde. À l’œil, la même chose. En vérité, la châtaigne est un fruit - sa coque brune est la paroi de l’ovaire - tandis que le marron d’Inde est une graine, tombée d’une capsule qui s’est ouverte en trois (voir Châtaigne). Deux objets identiques, de rangs différents.

Et l’inverse est tout aussi fréquent :

  • La « graine » de tournesol n’est pas une graine : c’est un akène, un fruit sec, dont on brise la coque pour atteindre la vraie graine (voir Akène). Il en va de même du grain de blé et de l’aigrette du pissenlit.
  • Le noyau d’une cerise n’est pas une graine : c’est la partie durcie de la chair du fruit, et la graine se tient dedans (voir Drupe).
  • Mais le « noyau » d’une datte, lui, en est bien une : la datte est une baie, et ce que l’on croit être un noyau est la graine elle-même, simplement munie d’un tégument très dur (voir Datte).
  • Quant au « grain de lotus », célèbre pour sa longévité, il s’agit là encore d’un fruit, et l’on verra plus bas que ce détail n’est pas anodin.

Seule l’origine tranche. Vient-il de l’ovule, ou de la paroi de l’ovaire ? La question paraît d’école ; elle est la seule qui donne une réponse stable, quand l’œil se trompe.

Le renversement : c’est la graine qui commande le fruit.

On imagine volontiers que le fruit grossit d’abord et que les graines mûrissent dedans, passagères. C’est le contraire.

Dès qu’un ovule est fécondé, la graine en formation se met à produire des auxines, ces hormones de croissance qui font gonfler les tissus voisins. Le fruit ne grossit que parce qu’on le lui ordonne, et l’ordre vient de l’intérieur.

La preuve est dans votre corbeille. Si un groupe d’ovules n’a pas été fécondé, la région du fruit qui les entoure reste sous-développée : la pomme pousse de travers, la fraise se creuse d’un côté, la poire se bosselle. Ces difformités ne sont pas des accidents de croissance - ce sont des cartes des ovules manqués, la trace exacte des fleurs qu’aucune abeille n’a servies. Et chez le pommier comme chez le poirier, la masse du fruit varie avec le nombre de pépins qu’il contient.

La fraise le dit avec une clarté qu’on n’attendrait pas d’elle : ce sont ses akènes de surface, chacun logeant une graine, qui commandent au réceptacle de gonfler sous eux (voir Framboise). Le fruit, si l’on veut, est un service rendu par la plante à ses graines - et non l’inverse.

Reste alors la dernière étape, celle où la graine cesse d’attendre. Elle a sa propre fiche (voir Germe).


Pour aller plus loin : ce que la graine sait faire et qu’aucun autre organe ne sait.

Elle attend.

C’est sa véritable invention, et elle est plus rare qu’il n’y paraît. Une feuille, une fleur, une racine ne peuvent pas s’arrêter de vivre : elles fanent. La graine, elle, peut ramener sa teneur en eau à 5 ou 10 % de sa masse, suspendre presque tout métabolisme, et rester ainsi - vivante, mais en pause - pendant un temps sans commune mesure avec la durée d’une vie végétale ordinaire. C’est ce qu’on appelle la dormance.

Cette pause n’est pas une panne : elle est réglée. Beaucoup de graines refusent de germer même dans de bonnes conditions, tant qu’elles n’ont pas reçu le signal attendu - un hiver de froid humide, le passage dans un tube digestif, l’usure d’un tégument, ou la chaleur d’un incendie (voir Feu). Une graine qui germerait à la première pluie de septembre mourrait au premier gel : la dormance est une horloge, et son rôle est d’empêcher les départs prématurés.

Jusqu’où l’attente peut-elle aller ? Deux expériences le disent, et elles se corrigent l’une l’autre.

En 1995, la biologiste Jane Shen-Miller fait germer des « graines » de lotus sacré (Nelumbo nucifera) tirées d’un ancien lac asséché du Liaoning, en Chine. La datation au carbone 14, effectuée sur un éclat de leur coque, donne 1 288 ans (± 271). Sauf que le titre même de la publication le précise : ce sont des fruits. La coque épaisse à laquelle ils doivent leur longévité est une paroi de fruit, pas un tégument. Le record du lotus est celui d’un fruit qui protège admirablement une graine.

La vraie graine, c’est Mathusalem. En mars 2005, une équipe conduite par Sarah Sallon obtient la germination d’un noyau de datte exhumé des fouilles de Massada, sur la mer Morte. Datées au carbone 14, deux graines du lot donnent environ 2 000 ans. Le travail paraît dans Science en 2008. Et, comme on l’a vu plus haut, ce « noyau » de datte est bel et bien une graine - la fiche Datte s’appuie d’ailleurs sur cette germination pour le démontrer : c’est donc, à ce jour, la plus vieille graine du monde à avoir repris sa croissance - après vingt siècles d’immobilité, dans le sable, à quelques mètres d’un palais d’Hérode.

C’est cette faculté, et elle seule, qui rend possibles les banques de semences - celle de Svalbard, creusée dans le permafrost norvégien, en est la plus connue. On n’y conserve ni boutures, ni plants, ni racines : rien de tout cela ne se garde. On y conserve des graines, parce que la graine est la seule pièce du vivant végétal que l’on puisse mettre en pause et rouvrir plus tard.

Un ovule fécondé, séché, refermé sur ses provisions : le plus petit, et le plus patient, des voyageurs.

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