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Ne plus se planter
D
Notion

Désert

Vallée aride du nord-ouest de l’Argentine : montagnes rouges, sol de cailloux clairs, et des buissons partout. Un désert, sans une dune - et loin d’être vide. (Photo Manuel Ferreira.)
Vallée aride du nord-ouest de l’Argentine : montagnes rouges, sol de cailloux clairs, et des buissons partout. Un désert, sans une dune - et loin d’être vide. (Photo Manuel Ferreira.)

Ce que l’on croit souvent

Un désert, c’est du sable, de la chaleur, et rien qui vive. Le plus grand du monde est le Sahara.

La vraie définition botanique

Le mot dit le vide, et il le dit deux fois. Désert, c’est le lieu déserté, celui que l’on a quitté ou que l’on n’a jamais habité. L’image qui l’accompagne est aussi fixe que le mot : des dunes à perte de vue, un soleil écrasant, rien de vivant. Trois éléments, et les trois sont faux.

Car un désert ne se définit ni par le sable ni par la chaleur, mais par une seule grandeur : les précipitations. En dessous d’environ 250 millimètres de pluie par an, on est en désert. C’est tout. Le thermomètre n’entre pas dans la définition, le sable non plus.

D’où une conséquence que peu de gens ont en tête : le plus grand désert du monde est l’Antarctique. Ses 14,2 millions de kilomètres carrés reçoivent en moyenne quelque 166 millimètres de précipitations par an, et l’intérieur du continent moins de 50. C’est un désert de glace, plus vaste et plus sec que le Sahara, qui n’arrive qu’en deuxième position.

Le Sahara, justement, dément l’autre moitié du cliché. Les mers de sable en couvrent moins d’un cinquième. Ces ergs, que la photographie a imposés comme l’image même du désert, sont minoritaires : l’essentiel est fait de hamadas, plateaux rocheux nus balayés par le vent, et de regs, plaines couvertes de graviers, sans compter les massifs montagneux du centre.

Reste l’erreur la plus profonde, et celle qui intéresse ce dictionnaire : l’idée que rien n’y vit. Elle ne résiste pas à une averse.

Il arrive qu’après une pluie un désert se couvre de fleurs en quelques semaines, sur des kilomètres. Au Chili, le phénomène a un nom, le desierto florido. Ces plantes ne sont pas arrivées d’ailleurs et n’ont pas surgi de nulle part : elles étaient là depuis le début, sous nos pieds, en graines. Une flore désertique se compte moins en individus visibles qu’en stock de semences enfoui dans le sol, parfois depuis des années, qui attend un signal suffisant pour lever.

Étendue du désert d’Atacama entièrement couverte de fleurs magenta poussant sur un sol de sable et de cailloux, le désert nu visible à l’horizon
Le desierto florido de l’Atacama, après une pluie. Aucune de ces plantes n’est venue d’ailleurs : elles étaient dans le sol, en graines, et le désert nu qu’on aperçoit au fond en contient tout autant. (Photo Joselyn Anfossi Mardones, CC BY 2.0.)

C’est une stratégie à part entière, et il faut la nommer correctement : ce n’est pas de la résistance, c’est de l’esquive. Ces plantes annuelles ne survivent pas à la sécheresse - elles ne sont tout simplement pas là pendant qu’elle dure. Germer, fleurir, fructifier et mourir en quelques semaines, puis confier tout l’avenir de l’espèce à des graines : voilà comment on habite un lieu invivable, en n’y vivant qu’un instant.

Les plantes qui, elles, restent visibles toute l’année ont dû résoudre un problème redoutable, et leur solution est un renversement complet. Ouvrir ses stomates en plein jour dans un air brûlant, c’est perdre son eau (voir Sève). Mais les fermer, c’est cesser de capter le gaz carbonique, donc cesser de se nourrir (voir Photosynthèse). Le piège paraît sans issue.

Il en existe pourtant une : séparer les deux opérations dans le temps. Ces plantes ouvrent leurs stomates la nuit, quand l’air est frais et humide, y captent le gaz carbonique et le stockent sous forme d’acide dans leurs vacuoles. Au matin, elles referment tout hermétiquement et passent la journée à faire leur photosynthèse en puisant dans cette réserve, portes closes, sans perdre une goutte. C’est le principe des cactus, des agaves, des plantes grasses de nos rebords de fenêtre. Le prix à payer est la lenteur : on ne stocke qu’une nuit de gaz carbonique, et ces plantes poussent avec une patience d’un autre ordre.

Grand cactus colonnaire dressé à contre-jour au lever du soleil, sur un versant caillouteux couvert de buissons secs, dans le nord-ouest de l’Argentine
Un grand cactus colonnaire au lever du jour, dans le nord-ouest argentin. Il vient de passer la nuit stomates ouverts à faire ses provisions de gaz carbonique ; il va fermer pour la journée. (Photo Manuel Ferreira.)

Reste enfin le mot lui-même. Il ne décrit pas un lieu sans vie, il décrit un lieu sans nous - un endroit où l’homme ne s’installe pas. C’est un jugement d’habitabilité déguisé en constat de stérilité. Sous nos pieds, la flore y est au complet ; elle attend simplement qu’il pleuve.


Pour aller plus loin.

Une question se pose dès qu’on a compris le mécanisme de la graine en attente : pourquoi ne germent-elles pas toutes en même temps ? La première pluie sérieuse devrait déclencher tout le stock d’un coup.

Or ce n’est pas ce qui se passe, et l’explication est un chef-d’œuvre de prudence. Une part seulement des graines lève, les autres restent dormantes - et cette proportion n’est pas un hasard, c’est une stratégie que les écologues nomment bet hedging, littéralement le fait de couvrir son pari.

La raison est que dans un désert, une pluie ne garantit rien. Il peut pleuvoir assez pour faire germer, puis plus rien pendant deux mois : toutes les plantules meurent avant d’avoir produit la moindre graine. Une espèce dont la totalité du stock lèverait à la première averse serait rayée de la carte au premier faux départ. En n’engageant qu’une fraction de ses graines à chaque occasion et en conservant le reste enfoui pour les années suivantes, elle accepte de gagner moins les bonnes années pour ne jamais tout perdre les mauvaises.

Le calcul a été vérifié sur les annuelles du désert de Sonora, en suivant une communauté pendant des décennies : les taux de germination réellement observés correspondent remarquablement à ceux qu’un modèle désigne comme optimaux dans un climat aussi imprévisible. Autrement dit, ces plantes ne se contentent pas d’attendre la pluie. Elles refusent de miser toute une génération sur une seule averse - et elles ont raison de s’en méfier.

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