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Ne plus se planter
S
Notion

Sève

Coupe d’un tronc de cerisier : la sève brute monte dans tout le bois, la sève élaborée descend dans une fine couche sous l’écorce. (Photo Manuel Ferreira.)
Coupe d’un tronc de cerisier : la sève brute monte dans tout le bois, la sève élaborée descend dans une fine couche sous l’écorce. (Photo Manuel Ferreira.)

Ce que l’on croit souvent

La sève monte au printemps et redescend en automne.

La vraie définition botanique

« La sève monte au printemps et redescend en automne. » La phrase est si bien installée qu’on la répète sans l’examiner. Elle est pourtant fausse à peu près sur tous les points : il n’y a pas une sève mais deux, elles circulent toute l’année, en même temps, en sens contraires, et dans deux tissus différents séparés par quelques millimètres.

La sève brute monte. C’est de l’eau chargée de sels minéraux, puisée par les racines, et pratiquement sans sucre. Elle circule dans le xylème - c’est-à-dire dans le bois (voir Bois). Avec un détail qui mérite qu’on s’y arrête : les conduits du xylème sont faits de cellules mortes, vidées de tout leur contenu, dont il ne reste que la paroi rigide. La plomberie d’un arbre est un alignement de cadavres, et c’est ce qui la rend efficace : rien ne gêne le passage. Rien ne la pousse non plus - elle est tirée par la transpiration des feuilles (voir Arbre).

Coupe d’un tronc de cerisier montrant ses anneaux concentriques, l’écorce et le cœur fendu
Tout le disque de bois conduit ou a conduit la sève brute, vers le haut. La sève élaborée, elle, circule vers le bas dans une fine couche juste sous l’écorce, à la périphérie : les deux circuits sont séparés de quelques millimètres. (Photo Manuel Ferreira.)

La sève élaborée descend - mais pas seulement. Fabriquée par les feuilles, chargée de sucres, elle circule dans le phloème, une couche mince située juste sous l’écorce. Ses conduits, à l’inverse des précédents, sont faits de cellules vivantes. Et elle n’a pas de sens fixe : elle va des organes qui produisent vers ceux qui consomment ou qui stockent. Vers les racines en été, vers les bourgeons et les fleurs au printemps, vers les fruits pendant qu’ils grossissent. Elle change de direction selon la saison et selon l’organe.

Que se passe-t-il donc en automne ? Pas une descente de sève, mais un déménagement. Avant d’abandonner ses feuilles, l’arbre en retire ce qui est précieux - l’azote, le phosphore, une partie des sucres - et le met en réserve dans ses branches et ses racines. C’est ce démontage qui fait jaunir le feuillage, la chlorophylle étant récupérée la première (voir Chlorophylle). Le mouvement est réel, il va bien vers le bas, mais c’est de la sève élaborée : elle circulait déjà tout l’été.

La preuve par l’anneau. Retirez sur un tronc un anneau complet d’écorce, sur quelques centimètres de hauteur, jusqu’au bois. L’arbre ne meurt pas de soif : le bois est intact, la sève brute continue de monter, et le feuillage reste vert des mois durant. Il meurt de faim, et par le bas. Privées de sucres puisque le phloème est coupé, les racines s’épuisent, cessent d’absorber, et l’arbre s’éteint. Cette opération porte un nom, l’annélation, et elle constitue la démonstration la plus nette qui soit de l’existence de deux circuits indépendants.

La preuve par le puceron. Un puceron plante son stylet, plus fin qu’un cheveu, dans un seul tube du phloème. Il n’a rien à aspirer : le contenu est sous pression et se déverse de lui-même. Il en reçoit tant qu’il doit évacuer l’excédent par l’arrière - c’est le miellat, ce vernis collant qui recouvre les voitures garées sous les tilleuls, et que les fourmis viennent traire. Les physiologistes ont d’ailleurs utilisé ce stylet comme un robinet de précision : en sectionnant l’insecte et en laissant son stylet en place, on recueille de la sève élaborée pure, goutte à goutte.

Enfin, deux liquides qui ne sont pas de la sève. Le latex, blanc, qui perle des figuiers, des euphorbes, des pissenlits et de l’hévéa, ne circule pas dans le xylème ni dans le phloème : il a ses propres canaux, les laticifères (voir Caoutchouc). La résine des conifères, de même, est produite dans des canaux résinifères. Ni l’un ni l’autre ne nourrit ni n’irrigue quoi que ce soit : ce sont des défenses, faites pour couler dans une blessure, engluer l’insecte et colmater la plaie. Quand une plante « saigne » du blanc ou du collant, ce n’est presque jamais de la sève.

Latex blanc s’écoulant d’une entaille pratiquée dans l’écorce d’un hévéa
Ceci n’est pas de la sève : le latex d’un hévéa possède son propre réseau de canaux, indépendant des deux circuits de sève. C’est une défense, pas une circulation nourricière. (Photo Mohd Hafiz Noor Shams, CC BY 2.5.)

Deux sèves, deux tissus, deux sens, toute l’année. Le printemps ne fait pas monter la sève : il ouvre les feuilles, et ce sont elles qui se mettent à tirer.


Pour aller plus loin.

Le plus remarquable n’est pas que ces deux sèves aillent en sens contraires, c’est qu’elles se trouvent dans deux états physiques opposés.

La sève brute est sous tension : une pression négative, une colonne d’eau étirée entre le sol et les feuilles. Percez le bois d’un arbre en pleine transpiration, il n’en sortira rien - c’est de l’air qui entrera, et cette bulle condamnera le conduit. La sève élaborée, elle, est sous pression positive : gorgée de sucres, elle attire l’eau par osmose et se trouve gonflée comme une chambre à air. Percez le phloème, elle jaillit - ce que le puceron a compris avant nous. Deux régimes physiques inverses, séparés par la mince couche du cambium.

Cette tension explique le comportement de l’arbre par forte chaleur. Le moteur de la sève brute - la transpiration - possède un frein : quand l’air devient trop chaud et trop sec, ou que le sol s’épuise, la plante ferme ses stomates, les pores de ses feuilles. La transpiration chute, la traction retombe, et la circulation de la sève ralentit d’autant. Par une journée de canicule, le flux mesuré dans un tronc s’effondre au milieu de la journée - au moment précis où le soleil est au plus haut - pour ne repartir qu’en fin d’après-midi, quand l’air se rafraîchit.

C’est d’abord une protection : en fermant, l’arbre relâche la tension de sa colonne d’eau et s’épargne la rupture. Mais c’est aussi un piège, car les stomates sont la seule porte par laquelle entre le dioxyde de carbone. Fermer, c’est cesser de perdre de l’eau, mais c’est du même coup cesser de photosynthétiser, donc cesser de fabriquer des sucres - et donc de produire de la sève élaborée (voir Chlorophylle). L’arbre arbitre entre deux mauvaises solutions : rester ouvert et risquer de rompre sa colonne d’eau, ou fermer et jeûner. Les espèces ne tranchent pas de la même façon - certaines ferment tôt, par prudence, et paient en croissance ; d’autres tiennent ouvert plus longtemps et acceptent le risque -, ce qui explique en partie pourquoi, après un même été de sécheresse, certains arbres meurent et leurs voisins non.

Et lorsqu’ils meurent, ce n’est souvent pas la même année. Un conduit vidé par une bulle d’air ne se répare pas ou mal : les dégâts d’une canicule s’ajoutent à ceux de la précédente, la capacité de transport diminue, et l’arbre s’éteint un ou deux ans plus tard - quand plus personne ne fait le lien avec la sécheresse qui l’a réellement tué.

Reste une exception, et elle a fondé une industrie. La sève que l’on récolte sur l’érable à sucre à la fin de l’hiver est de la sève brute, du xylème - et elle est sucrée, ce qui ne devrait pas être. C’est qu’à cette saison, avant même que les feuilles n’existent, l’arbre remobilise l’amidon stocké dans son bois et le reverse sous forme de sucre dans le xylème. Et si elle coule au lieu d’aspirer de l’air, c’est que l’érable développe alors dans son tronc une pression positive, liée aux alternances de gel et de dégel. Deux anomalies simultanées, et une seule saison pour en profiter : il faut une quarantaine de litres de cette sève pour obtenir un litre de sirop (voir Érable).

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