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Ne plus se planter
D
Notion

Drageon

Le peuplement de Pando, dans l’Utah, en feuillage d’automne : des milliers de troncs blancs serrés sur un versant. Ce n’est pas une forêt, c’est un seul arbre. (Photo J Zapell, domaine public.)
Le peuplement de Pando, dans l’Utah, en feuillage d’automne : des milliers de troncs blancs serrés sur un versant. Ce n’est pas une forêt, c’est un seul arbre. (Photo J Zapell, domaine public.)

Ce que l’on croit souvent

Les jeunes pousses qui montent autour d’un arbre sont ses semis, ou des mauvaises herbes. On les arrache, et elles reviennent.

La vraie définition botanique

Tout jardinier connaît la scène. Autour du prunier, du lilas, du sumac ou du robinier, de jeunes tiges montent du sol, parfois à plusieurs mètres du tronc. On les prend pour des semis, on les arrache, on passe la tondeuse. L’année suivante il y en a davantage.

Le malentendu tient en une phrase : ce ne sont pas des enfants, c’est le même arbre.

Un drageon ne naît pas d’une graine. Il naît sur une racine, à distance du pied, et il pousse vers la surface. Il est donc génétiquement identique à l’arbre dont il provient, encore raccordé à son réseau souterrain, et nourri par lui le temps de s’établir. En arrachant la tige, on ne retire rien à l’organisme : on taille une extrémité d’un individu dont l’essentiel reste sous terre, intact.

Ce bourgeon mérite un mot, car il n’est pas ordinaire. Ailleurs dans ce dictionnaire, la tige est définie comme l’organe qui porte les bourgeons (voir Bourgeon), et une racine n’en porte pas à l’état normal. Celui-ci est un bourgeon adventif : la racine le fabrique sur place, en faisant revenir en arrière des cellules déjà différenciées, situées en profondeur, qui s’organisent en un méristème neuf. Il ne transforme pas la racine en tige - mais ce qu’il construit, lui, est bel et bien une tige. Le Dictionnaire illustré de botanique définit du reste le drageon comme « un rejet naissant d’un bourgeon situé sur une racine ou une tige souterraine », cette seconde possibilité valant pour les plantes à rhizome.

Le vocabulaire distingue avec précision trois pousses que l’usage courant confond, et le critère est chaque fois le lieu de naissance (voir Bourgeon) :

Le drageon part d’une racine - c’est le seul des trois qui puisse devenir un arbre autonome. Le rejet part de la souche, à la base du tronc coupé : c’est sur lui que repose tout le taillis européen, ces châtaigniers et ces chênes qu’on recoupe depuis des siècles sans jamais les replanter. Le gourmand, lui, pousse en l’air, sur le tronc ou sur une charpentière ; il ne touche jamais le sol et ne fait jamais de racines.

Schéma d’une coupe de tronc identifiant l’écorce, le liber, le cambium, l’aubier, le duramen, les cernes et le gourmand
Le gourmand figure en bas de ce schéma : une pousse née sur le tronc lui-même, en l’air. Le drageon, lui, naîtrait plus bas et plus loin, sur une racine. (Schéma de domaine public.)

Cette manière de se multiplier sans passer par la graine a une conséquence vertigineuse : un arbre peut devenir immense sans qu’on le voie. Puisque chaque drageon reste le même individu, rien n’oblige un organisme à ressembler à un tronc.

Le cas le plus célèbre se trouve dans l’Utah. Un peuplier faux-tremble surnommé Pando occupe environ 43 hectares sous la forme de quelque 47 000 troncs, tous génétiquement identiques, tous raccordés au même système racinaire. La génétique a confirmé qu’il s’agit d’un seul clone, mâle. L’ensemble pèse de l’ordre de 6 000 tonnes, ce qui en fait l’un des organismes vivants les plus lourds que l’on connaisse, et il drageonne depuis une durée estimée entre 9 000 et 14 000 ans.

Ce qu’un promeneur y voit est une forêt. C’est un arbre.

Et la question de l’âge devient aussitôt insoluble. Chaque tronc de Pando vit environ un siècle, puis meurt et cède la place à un autre. Compter ses cernes donnerait cent ans (voir Cerne). L’organisme, lui, traverse les millénaires. Un arbre a-t-il l’âge de son bois ou l’âge de son identité ? Le drageon rend la question inévitable, et le mot individu nettement moins solide qu’il n’en a l’air (voir Arbre).

Reste une complication, et elle concerne presque tous les arbres de nos jardins. La plupart de nos fruitiers et de nos rosiers sont greffés : une variété choisie pour ses fruits ou ses fleurs a été soudée sur les racines d’une autre plante, le porte-greffe, choisie pour sa vigueur ou sa résistance. Or un drageon vient des racines.

Donc tout ce qui pousse sous le point de greffe n’est pas la variété que vous avez achetée : c’est le porte-greffe, une autre plante. Le drageon reste bien le même individu que les racines - il n’est pas le même que les branches. C’est l’explication d’une déception très répandue : un rosier qui « dégénère » et se met à produire des fleurs simples n’a rien dégénéré du tout. Le porte-greffe a pris le dessus, et le rosier qu’on admirait est mort au-dessus de lui. Les pépiniéristes le savent si bien qu’ils choisissent aussi leurs porte-greffes pour cela : certains, chez le pommier, drageonnent volontiers, d’autres pratiquement jamais.

Un dernier mot sur Pando, qui donne au sujet sa gravité. Cet organisme de dix mille ans est aujourd’hui en déclin, et la cause est précisément le mécanisme décrit ici : les cerfs mangent les jeunes drageons avant qu’ils ne s’élèvent. Les vieux troncs meurent sans être remplacés. Ce que le jardinier arrache par agacement est, pour un arbre qui drageonne, la seule façon de continuer.


Pour aller plus loin.

« Il faut couper les gourmands, ils fragilisent l’arbre. » La consigne est répétée dans toutes les jardineries. Elle mérite un examen, parce que le geste est peut-être défendable, mais que la raison invoquée ne l’est pas.

L’image sous-jacente est celle d’un voleur de sève : le gourmand détournerait à son profit une ressource destinée aux fruits. Or un gourmand porte des feuilles, et des feuilles fabriquent des sucres (voir Photosynthèse). Ce n’est pas un tuyau qui fuit, c’est un organe qui produit - et qui, en grandissant, augmente la capacité photosynthétique de l’arbre. Pour la santé de l’arbre, un gourmand n’est pas un parasite.

Deux pousses vertes épaisses et droites s’élevant au milieu des rameaux bruns plus fins d’un rosier, près d’un mur
Deux pousses vigoureuses de l’année sur un rosier : droites, épaisses, bien plus rapides que les rameaux fleuris voisins. Ce rosier n’étant pas greffé, aucun doute sur leur identité - c’est le même individu, du bois neuf. (Photo Manuel Ferreira.)

Il est même le contraire d’une cause : c’est une réponse. Un arbre trop sévèrement taillé se retrouve amputé d’une part de son feuillage, avec un système racinaire dimensionné pour bien davantage. Il rétablit l’équilibre en réveillant des bourgeons dormants, et il le fait de la façon la plus rapide possible : des pousses verticales et vigoureuses. Autrement dit, les gourmands abondants sont en général le symptôme d’une taille excessive. Le jardinier qui les supprime énergiquement chaque hiver fabrique la récolte de gourmands de l’année suivante, et s’installe dans une boucle dont il accuse l’arbre.

Faut-il alors ne rien faire ? Ce serait aller trop loin dans l’autre sens, et il faut le dire honnêtement : pour la production de fruits, l’argument de la concurrence existe bel et bien. Une partie des travaux décrit ces pousses comme des puits concurrents, captant sucres et azote au détriment des organes reproducteurs et du bas de la couronne ; elles font en outre de l’ombre au bois fruitier et tiennent mal à leur point d’attache.

La formule juste tient donc en deux temps. Pour l’arbre, le gourmand est une réparation. Pour la récolte, c’est un concurrent. L’erreur n’est pas de le couper : c’est de croire qu’on protège l’arbre en le faisant, et de s’y prendre au mauvais moment - une suppression en été, quand les réserves sont au plus bas, provoque nettement moins de repousse qu’une coupe hivernale.

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