Aller au contenu principal
Ne plus se planter
L
Plante

Liseron

Fleurs de liseron des champs, larges trompettes blanches rayées de rose, épanouies au milieu des herbes. (Photo Kolforn, CC BY-SA 4.0.)
Fleurs de liseron des champs, larges trompettes blanches rayées de rose, épanouies au milieu des herbes. (Photo Kolforn, CC BY-SA 4.0.)

Ce que l’on croit souvent

Quel lien peut-il donc exister entre le liseron et la patate douce ? Aucun, bien sûr : l’un est la mauvaise herbe qu’on arrache, l’autre un légume qu’on cultive.

La vraie définition botanique

Posons la question telle quelle, car la réponse est le sujet de cet article : quel lien peut-il exister entre le liseron et la patate douce ?

D’un côté la plante qu’on arrache en soupirant, qui étrangle les haricots et remonte toujours. De l’autre un légume orange qu’on achète au marché. Rien ne les rapproche.

Elles sont de la même famille.

Le liseron des champs est Convolvulus arvensis, la patate douce est Ipomoea batatas : deux genres voisins des Convolvulacées. Ce n’est pas un cousinage lointain, c’est la même parentèle.

Et cela se voit, pour peu qu’on regarde.

La fleur de la patate douce est une trompette, exactement celle de la photographie en tête de cet article - simplement mauve au lieu d’être rayée de rose. Quant à la feuille, en forme de cœur ou de fer de flèche, c’est une feuille de liseron.

Patates douces fraîchement arrachées, dont l’une coupée montre sa chair orange, posées près de feuilles en forme de cœur
Une patate douce ouverte, et les feuilles de la plante qui l’a produite. Regardez la feuille : ce cœur pointu, à peine plus large, est celui du liseron qui grimpe dans vos haricots. Et ce que la lame vient de trancher n’est pas un tubercule : c’est une racine. (Photo LeahLhey, CC BY-SA 4.0.)

Mais la vraie réponse à la question n’est pas la parenté. C’est l’organe.

Ce que vous mangez dans une patate douce n’est pas un tubercule de tige, comme l’est la pomme de terre. C’est une racine tubérisée : une racine gonflée de réserves, épaissie jusqu’à devenir un garde-manger (voir Bulbe).

Or c’est exactement l’organe qui rend le liseron inarrachable.

Sous un pied de liseron court une racine principale horizontale, installée en profondeur - plusieurs mètres -, chargée de réserves, et d’où partent des ramifications qui remontent vers la surface. Sur ces racines naissent des bourgeons, et de ces bourgeons des pousses : des drageons (voir Drageon). Le moindre fragment laissé en terre en refait autant.

Voilà le lien. La même invention - stocker sous terre, dans une racine, de quoi tout recommencer - a donné d’un côté une plante que l’on n’élimine pas, de l’autre l’un des grands aliments du monde. Chez l’une nous avons sélectionné le renflement ; chez l’autre nous le subissons.

Une confusion à défaire au passage, car elle a des conséquences.

On range le liseron et le chiendent dans le même sac des increvables. Leur mécanisme n’est pourtant pas le même. Le chiendent repart de rhizomes, qui sont des tiges souterraines (voir Chiendent). Le liseron repart de racines. Deux organes différents pour la même exaspération.

Et la différence n’est pas théorique : les rhizomes du chiendent filent à faible profondeur, quand la racine du liseron descend hors de portée de tout outil. C’est pourquoi les deux plantes ne se comportent pas de la même façon devant une bêche.

Reste à mesurer l’étendue de cette famille, car elle est étonnamment diverse.

Les Convolvulacées ont produit, à partir du même plan, quatre destins qui n’ont plus rien à voir entre eux :

  • Une mauvaise herbe - le liseron, que l’on arrache.
  • Un aliment majeur - la patate douce, cultivée sous tous les tropiques.
  • Une fleur d’ornement - l’ipomée, qu’on sème sur les balcons sous le nom de volubilis. Elle appartient au même genre que la patate douce : Ipomoea.
  • Et un parasite complet - la cuscute, qui a perdu jusqu’à sa chlorophylle et vit entièrement aux dépens d’autrui.
Filaments jaunes et sans feuilles de cuscute formant un réseau emmêlé par-dessus le feuillage vert de sa plante hôte
La cuscute, cousine du liseron. Ces fils jaunes n’ont ni feuilles ni chlorophylle : la plante ne fabrique rien, et ne peut rien fabriquer. Elle s’enroule autour d’un hôte, perce sa tige, et ses suçoirs se branchent sur les deux circuits à la fois - celui de l’eau et celui des sucres. Elle prend donc tout, jusqu’au repas déjà préparé, et peut épuiser son hôte jusqu’à le tuer. C’est un holoparasite, et il ne faut surtout pas le confondre avec le gui : celui-là est vert, fabrique lui-même ses sucres et ne pique que la conduite d’eau (voir Gui). Une famille qui a donné un légume a aussi donné cela. (Photo Orangerind, CC BY-SA 4.0.)

Cultiver, arracher, admirer, et voir ses récoltes ponctionnées : une seule famille suffit aux quatre.

Ce qui devrait décourager, une bonne fois, l’idée qu’une famille botanique regroupe des plantes « qui se ressemblent » ou qui auraient un usage commun. Elle regroupe des plantes qui descendent d’un même ancêtre - et ce qu’elles en ont fait ne regarde qu’elles.


Pour aller plus loin : la patate douce était en Polynésie avant Christophe Colomb.

Voici l’un des dossiers les plus discutés de la botanique, et il n’est pas clos.

L’origine américaine de la patate douce ne fait aucun doute. Or, quand les Européens abordent la Polynésie, elle y est cultivée depuis longtemps. Une plante d’Amérique du Sud, présente à des milliers de kilomètres de là, de l’autre côté du Pacifique, sans que personne l’y ait apportée en bateau européen.

Et le nom trouble davantage. Les langues polynésiennes l’appellent kumara ou kumala. En quechua, la langue de l’empire inca, elle se dit kumar.

Deux explications s’affrontent, et chacune s’appuie sur des données solides.

Le voyage humain. Les Polynésiens, dans leur expansion vers l’est, auraient atteint l’Amérique du Sud et rapporté la plante avec son nom. En 2020, une étude publiée dans Nature par l’équipe d’Alexander Ioannidis a montré que l’ADN des Polynésiens actuels porte une ascendance amérindienne, apparue vers 1200 - d’abord aux Marquises du Sud, puis à l’île de Pâques deux siècles plus tard. Un contact a donc bien eu lieu.

Le voyage de la plante seule. En avril 2018, dans Current Biology, l’équipe de Pablo Muñoz-Rodríguez, à Oxford, a séquencé des patates douces polynésiennes anciennes. Leur lignée s’était séparée des lignées américaines bien avant toute présence humaine dans le Pacifique. Les graines de cette famille flottent et survivent à l’eau de mer : la plante aurait traversé sans nous.

Les deux résultats peuvent être vrais en même temps, et c’est ce qui rend l’affaire intéressante. Le contact humain a bien eu lieu ; la plante, elle, était peut-être déjà arrivée. Reste alors une question sans réponse : d’où vient le mot kumara ?

Retenons surtout ceci. La plante que nous venons de reconnaître comme une cousine du liseron de nos jardins est aussi l’une des pièces les plus discutées de l’histoire du peuplement du Pacifique. On ne s’attend pas à cela en épluchant un légume.

À ne pas confondre

  • Liseron des champsConvolvulus arvensis

    Le petit, aux fleurs de deux à trois centimètres. Sa racine principale descend à plusieurs mètres

  • Liseron des haiesCalystegia sepium

    Le grand, aux fleurs blanches de cinq centimètres. Un autre genre sous le même nom courant

  • Patate douceIpomoea batatas

    Même famille. Ce que l’on mange est une racine tubérisée, pas un tubercule de tige

  • CuscuteCuscuta sp.

    Même famille encore. Holoparasite : sans chlorophylle, elle ponctionne l’eau ET les sucres de son hôte, jusqu’à le tuer

À voir aussi

Une erreur ou une précision à apporter ?

Aidez-nous à affiner cette fiche.

Signaler une erreur