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Ne plus se planter
E
Organe

Écorce

Écorce de cerisier en gros plan : une croûte brune profondément crevassée, fendue en plaques irrégulières. Ce que nous touchons là est entièrement mort. (Photo Manuel Ferreira.)
Écorce de cerisier en gros plan : une croûte brune profondément crevassée, fendue en plaques irrégulières. Ce que nous touchons là est entièrement mort. (Photo Manuel Ferreira.)

Ce que l’on croit souvent

L’écorce est la peau de l’arbre : elle le protège, et une blessure finit par se refermer comme la nôtre.

La vraie définition botanique

On dit volontiers que l’écorce est la peau de l’arbre. L’image est commode et elle égare, car elle suggère un organe unique, souple, vivant d’un bout à l’autre, qui se refermerait après une entaille. Rien de tout cela n’est exact.

Une écorce n’est pas un tissu mais un empilement, et il faut distinguer ses deux moitiés. Celle que nous touchons est morte : une croûte de cellules subérifiées, sans échange, sans sensibilité. Juste en dessous se trouve la partie qui compte, et elle est bien vivante : le liber, par lequel descendent les sucres fabriqués dans les feuilles vers les branches, le tronc et les racines (voir Sève). L’écorce n’est donc pas une enveloppe : c’est un toit mort posé sur une canalisation vivante.

Cette architecture explique un fait que l’on remarque sans l’interroger : pourquoi les vieilles écorces se crevassent. La couche externe, étant morte, ne peut plus s’étirer. Or le tronc continue de grossir en dessous, année après année. Alors elle craque, se fend, se détache par plaques. Une écorce crevassée n’est pas une écorce abîmée : c’est une écorce dépassée.

Tronc de magnolia à l’écorce lisse, gris-vert, sans fissure, portant quelques petites taches claires
Le même organe, plus jeune : un tronc de magnolia encore lisse. L’écorce ne devient crevassée qu’à force d’être distendue par ce qui grossit dessous. (Photo Manuel Ferreira.)

Cette croûte qui ne s’étire pas conduit à la meilleure démonstration qui soit, et chacun peut la vérifier : les initiales gravées dans un tronc ne montent jamais.

On imagine volontiers qu’un cœur gravé à hauteur d’homme se retrouvera dix mètres plus haut un demi-siècle après. Il n’en est rien. Un arbre ne grandit pas comme un enfant, en s’étirant partout à la fois : il s’allonge uniquement par ses extrémités, les bourgeons du sommet et des rameaux, et il s’épaissit par une mince assise cachée sous l’écorce, le cambium, qui ajoute chaque année une couche de bois vers l’intérieur (voir Cerne). Entre les deux, le tronc ne s’allonge pas d’un millimètre.

Un clou planté à un mètre cinquante sera donc encore à un mètre cinquante un siècle plus tard - simplement noyé dans le bois, l’arbre ayant épaissi autour de lui. C’est d’ailleurs le cauchemar des scieries, où l’on découvre parfois au ruban des ferrailles avalées depuis longtemps.

La même architecture rend l’arbre étonnamment vulnérable. Retirez une bande d’écorce faisant tout le tour du tronc, même mince, même profonde de quelques millimètres seulement, et l’arbre meurt. On appelle cela l’annelation, ou le ceinturage.

La raison est limpide une fois l’anatomie connue. En retirant l’écorce sur tout le pourtour, on ne blesse pas le bois - on coupe le liber, donc la descente des sucres. Les feuilles continuent de recevoir l’eau, qui monte plus profondément dans le bois, et l’arbre peut rester vert une saison entière. Mais les racines, elles, ne reçoivent plus rien. Elles s’épuisent, meurent, et l’arbre s’effondre ensuite d’un coup. Un géant que la tempête n’abat pas est tué par une entaille superficielle - à condition qu’elle fasse le tour.

C’est aussi ce qui donne son prix à une exception fameuse. On récolte bien une écorce sans tuer l’arbre : celle du chêne-liège. Il est à peu près seul à le permettre, parce que son assise génératrice se reconstitue après le prélèvement et se remet à fabriquer du liège. La première levée porte un nom, le démasclage, et la loi impose d’attendre neuf ans entre deux récoltes. Un même arbre peut ainsi être écorcé quinze à vingt fois au cours d’une vie de deux siècles.

Et cela éclaire une autre fiche de ce dictionnaire : si l’on peut faire de la cannelle avec de l’écorce, c’est qu’on ne la prend pas sur le tronc mais sur de jeunes rameaux coupés, que l’arbre remplace (voir Cannelle).

Reste la question de la blessure, et c’est là que l’image de la peau trompe le plus. Un arbre ne cicatrise pas. Une peau entaillée se referme et redevient de la peau ; un tronc entaillé, jamais. Le bois exposé reste exposé, et il restera là, à l’intérieur, aussi longtemps que l’arbre vivra.

Ce que l’arbre fait est différent, et beaucoup plus économe : il cloisonne. Il isole chimiquement la zone atteinte pour que la pourriture n’y progresse pas, puis il fabrique tout autour un bourrelet de tissu neuf qui avance lentement, année après année, jusqu’à recouvrir la plaie. La blessure n’est pas réparée : elle est enfermée. Un vieux tronc est ainsi une pile d’accidents scellés les uns après les autres - ce qui explique qu’un arbre puisse encaisser des dégâts considérables et vivre encore des siècles.

Tronc d’olivier portant une série de reliefs alignés, chacun marqué d’une cicatrice d’où sortent de petites pousses vertes
Sur ce tronc d’olivier, des reliefs alignés d’où repartent de jeunes pousses. Sous l’écorce dorment des bourgeons latents, parfois depuis des années, capables de se réveiller (voir Bourgeon). L’écorce n’est pas seulement un toit : c’est aussi une réserve. (Photo Manuel Ferreira.)

Une écorce n’est donc ni une peau, ni une simple protection. C’est à la fois un toit mort, une canalisation vivante, une réserve de bourgeons endormis - et le point le plus fragile d’un organisme qui, par ailleurs, ne craint presque rien.


Pour aller plus loin.

Le liège mérite qu’on s’y arrête, car c’est une écorce devenue matériau, et l’une des rares récoltes forestières qui ne coûte pas la vie à l’arbre.

Chez la plupart des arbres, la couche externe morte est mince et se desquame au fur et à mesure. Chez le chêne-liège, elle s’épaissit au contraire en une masse considérable, faite de cellules mortes remplies d’air et rendues étanches par une substance cireuse, la subérine. D’où les propriétés qui ont fait sa fortune : léger, imperméable, isolant, compressible et élastique - un bouchon reprend sa forme après avoir été serré dans un goulot.

Cette masse est une réponse au feu. Autour de la Méditerranée, les incendies sont un événement ordinaire, et une écorce épaisse et isolante permet à l’arbre de survivre au passage des flammes alors que ses voisins brûlent. Ce que nous prélevons pour boucher nos bouteilles est donc, à l’origine, un vêtement ignifuge.

La récolte suppose un savoir-faire ancien et beaucoup de patience. Il faut attendre qu’un arbre ait environ vingt-cinq ans pour la première levée, et le liège de ce premier démasclage est irrégulier, impropre à la bouteille. Il faut deux récoltes de plus - donc dix-huit années - avant d’obtenir un liège de qualité. Un producteur qui plante un chêne-liège travaille pour ses petits-enfants.

Ce n’est pas la moindre ironie que ce matériau ait été menacé par le bouchon à vis et le bouchon synthétique. Les suberaies méditerranéennes ne sont pas des plantations industrielles mais des paysages ouverts, pâturés, riches en espèces, entretenus précisément parce que le liège se vend. Quand le débouché disparaît, le paysage suit.

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