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Ne plus se planter
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Organe

Figue

Figues encore vertes accrochées au rameau, parmi les grandes feuilles lobées du figuier. Chacune est une chambre close tapissée de centaines de fleurs. (Photo Manuel Ferreira.)
Figues encore vertes accrochées au rameau, parmi les grandes feuilles lobées du figuier. Chacune est une chambre close tapissée de centaines de fleurs. (Photo Manuel Ferreira.)

Ce que l’on croit souvent

La figue est un fruit, et le figuier est un arbre qui ne fleurit jamais.

La vraie définition botanique

On dit du figuier qu’il est l’arbre qui ne fleurit jamais. Regardez-en un tout l’été : des feuilles, des figues, et pas une fleur. L’observation est exacte, la conclusion est fausse.

Un figuier fleurit énormément. Seulement, ses fleurs sont dans les figues.

Figuier vu de dessus, dense feuillage de grandes feuilles lobées, sans aucune fleur visible
Cherchez les fleurs sur cet arbre : vous n’en verrez aucune. Il y en a pourtant des milliers, enfermées par centaines dans chacune de ces figues. (Photo Manuel Ferreira.)

Car la figue n’est pas un fruit. C’est une inflorescence - un bouquet de fleurs - que la plante a refermée sur elle-même. Les botanistes lui donnent un nom particulier, le sycone : un réceptacle charnu, creux, dont la paroi interne est entièrement tapissée de centaines de fleurs minuscules tournées vers l’intérieur. Les fleurs femelles occupent le fond et les parois ; les mâles se serrent près de l’unique ouverture.

Car il y a une ouverture, et elle est essentielle : un pertuis minuscule à l’extrémité de la figue, obstrué d’écailles, que l’on appelle l’ostiole. C’est la seule porte. Tout le reste est clos.

Deux figues entières, une violette et une verte, vues par leur extrémité : au centre de chacune, une petite rosette d’écailles pointues fermant une ouverture
L’ostiole, vu de face sur deux figues. Cette rosette d’écailles serrées, à l’extrémité opposée au pédoncule, est l’unique ouverture du sycone : c’est par là, et par là seulement, que la guêpe peut entrer. (Photo Manuel Ferreira.)
Quatre moitiés de figues, deux à peau verte et deux à peau violette, montrant la cavité tapissée de filaments serrés et de petits grains
Quatre moitiés de figues, deux variétés. Chacun de ces filaments serrés est une fleur, et chacun des petits grains qu’ils portent est un fruit à part entière. Une figue en contient des centaines. (Photo Manuel Ferreira.)

Ce que nous appelons « la figue » est donc l’emballage, et non le contenu. Les vrais fruits sont les petits grains croquants que l’on sent sous la dent : chacun est un akène, le fruit sec d’une des fleurs de la paroi (voir Akène). Manger une figue, c’est manger plusieurs centaines de fruits enfermés dans une chair qui n’en est pas un.

Le dictionnaire a déjà rencontré ce montage, à l’envers. Une fraise est elle aussi un réceptacle charnu couvert d’akènes - sauf qu’elle les porte à l’extérieur, ces petits grains que chacun voit sans les reconnaître (voir Fruit). La fraise porte ses fruits dehors, la figue les porte dedans. Même plan, retourné comme un gant.

Et l’on peut ranger ces trucs par degrés. Le capitule d’une marguerite rassemble des dizaines de fleurs si serrées qu’elles imitent une fleur unique : on les voit, on les prend pour une seule (voir Capitule). Le sycone du figuier va plus loin : il ne les imite plus, il les cache. Dans les deux cas, ce que nous prenons pour un objet est une foule.

Reste alors une question que cette architecture rend redoutable. Si les fleurs sont enfermées dans une chambre close, comment le pollen circule-t-il ?

Par un insecte, et par un seul. Une guêpe minuscule, le blastophage, est la seule créature capable de forcer l’ostiole. La femelle, chargée du pollen de la figue où elle est née, s’y engage, y perd le plus souvent ses ailes et ses antennes tant le passage est étroit, pollinise les fleurs en circulant, pond ses œufs, puis meurt à l’intérieur. Ses descendants naîtront dans la figue, s’accoupleront, et les femelles ressortiront chargées de pollen pour recommencer ailleurs.

Ni l’un ni l’autre ne peut se passer de son partenaire : l’arbre ne se reproduit que par cette guêpe, et la guêpe ne se reproduit que dans cet arbre. C’est l’un des exemples les plus stricts de dépendance mutuelle que connaisse la biologie - et il dure depuis des dizaines de millions d’années.

Encore faut-il dire à quel prix, car le figuier tue son pollinisateur. L’ostiole est si étroit que la femelle y laisse ses ailes et une partie de ses antennes : le voyage est sans retour dès le seuil. Elle pollinise, elle pond, et elle meurt là, dans la chambre où elle vient d’entrer.

Ses fils n’en sortiront pas davantage. Chez ces guêpes, les mâles naissent sans ailes. Ils éclosent les premiers, fécondent leurs sœurs encore enfermées dans leurs loges, creusent à la mâchoire un tunnel à travers la paroi de la figue - et meurent à l’intérieur, sans avoir jamais vu le jour. Le tunnel n’était pas pour eux : c’est la porte de sortie de leurs sœurs, qui s’y engouffreront chargées de pollen. De chaque génération, seules les filles sortent.

Le figuier, lui, paie en descendance. La guêpe ne peut pondre que dans les fleurs à style court, que l’arbre laisse se transformer en galles pour nourrir les larves ; les fleurs à style long, hors d’atteinte de la tarière, feront des graines. L’arbre sacrifie donc une part de sa propre postérité pour élever celle de l’insecte. Il n’y a là ni cruauté ni dévouement : un contrat, où chacun règle en vies ce qu’il achète en fécondité.

D’où la question que tout le monde finit par poser, et qui mérite une réponse exacte plutôt qu’un frisson : mange-t-on des guêpes en mangeant des figues ?

Le plus souvent, non. La plupart des variétés cultivées en Europe sont parthénocarpiques : sélectionnées depuis des siècles, elles forment leurs figues sans aucune fécondation, donc sans qu’aucun insecte n’ait à entrer. Aucune guêpe n’y a jamais mis les pieds.

Certaines variétés, en revanche, exigent la pollinisation - les figues de type Smyrne, cultivées pour le séchage. Là, l’insecte entre bel et bien, et il y meurt. Mais il n’en reste rien : la figue produit une enzyme, la ficine, qui digère les protéines et dissout entièrement le corps de la guêpe, carapace comprise, en quelques jours. Ce qu’il en subsiste a été incorporé à la chair, sous forme d’acides aminés. On ne croque donc pas d’insecte : le croquant est celui des akènes.

Il vaut la peine de prendre du recul, car ce dispositif n’est pas une bizarrerie isolée : c’est l’aboutissement d’une tendance qui traverse toute l’histoire des plantes à fleurs, celle d’une mise à l’abri progressive de l’ovule.

Chez les conifères, l’ovule est posé à nu sur une écaille - c’est le sens du mot gymnosperme, « graine nue ». L’invention des plantes à fleurs a été de l’enfermer dans un étui clos, l’ovaire, d’où leur nom d’angiosperme, « graine en coffret ». Le figuier ajoute un étage supplémentaire : ses fleurs, ovaires compris, sont elles-mêmes enfermées dans une chambre. L’emboîtement devient vertigineux - l’ovule dans l’ovaire, l’ovaire dans la fleur, la fleur dans le sycone.

Fait remarquable, la famille du figuier a conservé les étapes intermédiaires. Le mûrier, son proche parent, porte des inflorescences ouvertes et se fait polliniser par le vent. Le genre Dorstenia présente un réceptacle aplati en disque, où les fleurs sont déjà enfoncées dans la chair mais encore à l’air libre. Le figuier referme le disque en urne. On peut donc lire la séquence entière sur des plantes vivantes, ce qui est rare.

Faut-il y voir la protection la plus extrême du monde végétal ? La question mérite d’être déplacée, car le figuier ne bat pas un record : il change de catégorie. D’autres plantes gardent leurs fleurs closes, mais elles le paient en s’autofécondant, renonçant à tout brassage. Le figuier a réussi l’invraisemblable : fermer entièrement la chambre sans renoncer à la fécondation croisée. Il n’a pas seulement protégé le gamète femelle, il a fait entrer le pollinisateur à l’intérieur. Ce n’est pas l’ovule qui a été mis à l’abri, c’est le rendez-vous.

Ce luxe a un prix, et il est exorbitant. Une fleur ouverte peut être visitée par n’importe qui, ou par le vent. Une chambre close n’admet que le porteur de la clé. Le maximum de protection s’est payé d’un maximum de dépendance : le figuier a troqué la liberté du hasard contre la fidélité d’un seul insecte.

Il faut alors relire l’arbre autrement. Ce qui passait pour un caprice - un arbre sans fleurs - est en réalité l’inverse d’une absence : une floraison si abondante qu’elle a dû être mise à l’abri, et si bien mise à l’abri qu’il a fallu inventer une clé, et un insecte pour la porter.


Pour aller plus loin.

Cette dépendance a une conséquence pratique que les jardiniers du Nord découvrent avec soulagement, et les agronomes du Sud avec inquiétude.

Le blastophage ne survit pas partout : il lui faut de la douceur en hiver et un caprifiguier - le figuier sauvage, mâle, où sa descendance passe la mauvaise saison. Au nord de la Loire, l’insecte est généralement absent. Un figuier y donne pourtant des figues, précisément parce que les variétés qu’on y plante sont parthénocarpiques : elles n’attendent personne. C’est ce qui rend l’arbre cultivable très loin de son aire d’origine.

Là où la pollinisation reste nécessaire, en revanche, il a fallu l’organiser. La caprification est un geste agricole d’une grande ancienneté, décrit dès l’Antiquité : on suspend dans les figuiers cultivés des rameaux de figuiers sauvages chargés de figues habitées, pour que les guêpes en sortent et aillent visiter les autres. Des générations de paysans méditerranéens ont accroché des figues dans des arbres sans savoir qu’ils transportaient un insecte, encore moins qu’ils transportaient du pollen.

L’inquiétude est là : un mutualisme aussi étroit est aussi une fragilité partagée. Une espèce dont la reproduction dépend entièrement d’une autre n’a aucun recours si celle-ci disparaît. Chaque espèce de figuier - il en existe plus de sept cents dans le monde - a le plus souvent sa propre espèce de guêpe, et réciproquement. Ce sont des centaines de couples liés à la vie à la mort, dans des régions tropicales où les figuiers nourrissent une grande partie de la faune frugivore. Perdre un insecte de deux millimètres peut y revenir à perdre un arbre, puis ce qui vit de l’arbre.

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