Fleur

Ce que l’on croit souvent
Une fleur, c’est ce qui est grand, coloré et parfumé - et l’on dit « des fleurs » pour désigner la plante entière.
La vraie définition botanique
Regardez la photographie ci-dessus et posez la question à quelqu’un : où sont les fleurs ?
La réponse viendra sans hésiter : les deux coquelicots rouges. Et elle passera à côté de l’essentiel, car tout le reste de l’image est une foule de fleurs. Chaque épi de ce champ porte des dizaines de fleurs, et il y en a là, sous nos yeux, plusieurs milliers.
Elles ne sont pas cachées. Elles sont simplement invisibles pour nous, et cette fiche parle de cela : non pas de ce qu’est une fleur - d’autres s’en chargent - mais du fait que nous ne la voyons pas.
Le mot glisse d’abord de l’organe à la plante entière.
« J’ai acheté des fleurs », « il faut arroser les fleurs », « un pot de fleurs » : dans chacune de ces phrases, le mot désigne la plante tout entière, racines comprises. Nous nommons l’être par son organe le plus voyant, comme si l’on appelait quelqu’un « un sourire ».
Le commerce en porte la trace jusque dans son nom. Un fleuriste vend beaucoup de choses qui ne sont pas des fleurs : des feuillages coupés, des branches, des mousses, des plantes en pot, des fruits décoratifs, du lierre, des graminées séchées. La fleur y est minoritaire, et elle donne pourtant son nom à la boutique et au métier.
Puis vient le glissement le plus lourd de conséquences : nous ne voyons que les fleurs qui s’adressent à l’œil.
Revenons au champ. Le coquelicot déploie quatre grands pétales d’un rouge violent, visibles à trente mètres. Les céréales, elles, ont fleuri sans que personne ne le remarque - quelques semaines plus tôt, sous forme d’étamines pendantes lâchant leur pollen au vent, sans un pétale, sans parfum, sans nectar (voir Épi).
Ce n’est pas un hasard, et c’est même très logique. Les fleurs que nous ne voyons pas sont celles qui ne cherchaient pas à être vues. Une fleur voyante est une fleur qui fait de la publicité, et cette publicité ne nous est pas destinée : elle vise des insectes. Couleur, parfum, nectar, dessins sur les pétales, tout cela compose une enseigne à l’intention d’un pollinisateur. Nous n’en sommes que les témoins indiscrets.
À quoi s’ajoute quelque chose qui n’est pas de la botanique, mais qui pèse lourd : nous aimons les fleurs. On en offre aux naissances et aux mariages, on en dépose sur les tombes, on en fait des prénoms et des poèmes. Cet attachement est ancien, il est sincère, et il n’a rien de ridicule.
Mais il trie. La plante qui fleurit joliment devient « une belle plante » ; celle qui fleurit sans couleur devient une herbe, et bien souvent une mauvaise. Nous ne voyons pas seulement moins bien les fleurs discrètes : nous les estimons moins. Et il faut aller au bout du renversement, car il est savoureux - cette beauté qui nous émeut est un signal, et ce signal ne nous était pas destiné. Nous prenons pour un compliment une publicité adressée à une abeille.
Le parfum obéit à la même logique, sur un autre canal. La rose, le jasmin, le chèvrefeuille embaument, et cette odeur est elle aussi une annonce. Elle a même un avantage sur la couleur : elle voyage la nuit. Beaucoup des fleurs les plus odorantes de nos jardins s’ouvrent ou se renforcent au crépuscule, quand la couleur ne sert plus à rien, pour appeler des papillons nocturnes. Ce que nous prenons pour une générosité du soir est un changement de public.
Et la preuve que ce parfum ne nous vise pas, c’est qu’il ne nous plaît pas toujours. Certains arums sentent la charogne, et ils le font très bien : ils imitent un cadavre pour attirer des insectes nécrophages, mouches et coléoptères, qui viennent y chercher de quoi se nourrir et pondre (voir Arum). Même dispositif, même efficacité, verdict inverse. Nous appelons belles les fleurs dont le message nous convient, et répugnantes celles qui parlent à d’autres.
Une précision pour finir, car elle défait une confusion tenace. Le romarin, le thym, la menthe passent pour des plantes « parfumées » - mais chez eux l’odeur n’est pas dans la fleur : elle est dans la feuille. Ces plantes portent à leur surface de minuscules glandes, et ce qu’elles y fabriquent n’est pas une invitation mais une arme, destinée à décourager ceux qui les broutent et à gêner les microbes (voir Défense, voir Chémotype). Froisser une feuille de romarin, ce n’est pas respirer une fleur : c’est déclencher une défense.
La lavande, pourtant sa voisine de famille, fait l’inverse : son essence se concentre dans les sommités fleuries, et c’est de là qu’on la distille, récoltée juste avant la pleine floraison. Deux Lamiacées, deux destinataires : l’une s’adresse à qui la broute, l’autre à qui la butine.
Or une plante qui confie son pollen au vent n’a aucun client à séduire. Elle supprime la dépense : ni pétales, ni odeur, ni sucre. Ses fleurs sont réduites au strict nécessaire, des étamines et un pistil, verdâtres, minuscules. C’est le cas des céréales, mais aussi du chêne, du noisetier, du frêne, du plantain et de toutes les graminées - autrement dit d’une part immense de la flore.
Nous appelons donc « fleurs » les plantes pollinisées par les insectes, et « pas de fleurs » toutes les autres. Notre vocabulaire décrit fidèlement le goût des abeilles, pas la botanique.
Le troisième glissement se tient dans nos appartements : les « plantes vertes ».
L’expression dit bien ce qu’elle veut dire - une plante que l’on garde pour son feuillage - mais elle finit par suggérer que ces plantes-là ne fleurissent pas du tout. C’est faux. Le ficus, le monstera, le philodendron, le yucca sont des plantes à fleurs comme le cerisier, et chez elles, dans leur pays, elles fleurissent et fructifient normalement. Si elles ne le font pas chez nous, c’est qu’il leur manque la lumière, la place, l’âge ou la saison, non la capacité (voir Caoutchouc).
Certaines fleurissent d’ailleurs sous nos yeux sans que nous les créditions du geste. Le spathiphyllum, ce « lys de la paix » des bureaux, produit régulièrement sa grande pièce blanche - qui n’est même pas une fleur mais une bractée protégeant un épi de vraies fleurs, minuscules (voir Bractée, voir Arum).
Et si l’on voulait vraiment nommer des plantes qui ne fleurissent pas, il faudrait aller les chercher ailleurs.
Les fougères, les prêles, les mousses n’ont pas de fleurs. Jamais, nulle part, dans aucun pays. Elles n’en ont pas perdu l’usage : leur lignée est plus ancienne que l’invention de la fleur, et elles se reproduisent par spores. Ce sont elles, à la lettre, les plantes vertes - et personne ne les appelle ainsi.
Voilà donc où nous en sommes. Nous appelons fleur une plante entière ; nous appelons fleuriste un marchand de feuillages ; nous ne voyons pas fleurir la moitié de la flore ; et nous réservons le nom de plantes vertes à des plantes à fleurs, pendant que les seules qui n’en portent aucune n’ont pas droit à ce nom.
Rien de tout cela n’est grave, et le langage courant a le droit d’être commode. Mais la prochaine fois que vous passerez le long d’un champ, souvenez-vous qu’il a fleuri, et que vous n’étiez pas invité.
Pour aller plus loin : de quoi une fleur est faite.
Cette fiche a parlé du mot. Il reste à dire de quoi la chose est faite - et c’est utile, parce que la structure explique le malentendu.
Une fleur complète se compose de quatre verticilles, quatre couronnes de pièces emboîtées de l’extérieur vers l’intérieur, que l’on range en deux catégories.
Les parties stériles d’abord, qui ne produisent ni pollen ni ovule et ne servent qu’à protéger ou à signaler :
- le calice, formé des sépales - le plus souvent verts, ce sont eux qui enveloppent le bouton ;
- la corolle, formée des pétales - colorés, c’est l’enseigne.
Ensemble, calice et corolle forment le périanthe, c’est-à-dire l’enveloppe.
Les parties fertiles ensuite, qui font la reproduction :
- l’androcée, l’ensemble des étamines, qui produit le pollen (voir Étamine) ;
- le gynécée, l’ensemble des carpelles, qui contient les ovules et deviendra le fruit (voir Carpelle).
Et voici le point qu’il ne faut pas manquer : aucun de ces quatre étages n’est obligatoire. La « fleur complète » est un schéma d’enseignement, pas une règle de la nature. Chaque verticille peut manquer, et il manque souvent.
Le frêne n’a aucune partie stérile : ni calice ni corolle, pas un sépale, pas un pétale. Il confie son pollen au vent et n’a personne à séduire, donc il ne dépense rien en enveloppe. Le houblon, le gui et le noisetier vont plus loin : chez eux, un pied donné se prive aussi de l’une des deux parties fertiles, puisqu’il ne porte que des étamines ou que des carpelles (voir Houblon, voir Gui). Et chez la tulipe ou le lis, on ne saurait dire lequel des deux étages stériles on regarde tant ils se ressemblent - d’où le mot tépale, forgé pour ne pas trancher.
Tout le malentendu de cette fiche tient alors en une phrase. Ce que le langage courant appelle « une fleur » ne désigne qu’un seul des quatre étages : la corolle - parce qu’elle est colorée, parce qu’elle est grande, parce qu’elle nous est adressée. Les trois autres, nous ne les comptons pas. Et lorsqu’une plante se dispense de celui-là, nous décrétons qu’elle ne fleurit pas.
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