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Ne plus se planter
G
Notion

Galle

Galle sphérique et parfaitement lisse, d’un vert tendre, fixée sous une feuille de chêne : on la prendrait pour un petit fruit. (Photo hedera.baltica, CC BY-SA 2.0.)
Galle sphérique et parfaitement lisse, d’un vert tendre, fixée sous une feuille de chêne : on la prendrait pour un petit fruit. (Photo hedera.baltica, CC BY-SA 2.0.)

Ce que l’on croit souvent

Ces boules rondes sous les feuilles de chêne sont des fruits, ou bien une maladie de l’arbre. Dans tous les cas, c’est l’insecte qui les a fabriquées.

La vraie définition botanique

Retournez une feuille de chêne à la fin de l’été et vous trouverez peut-être cette bille verte, lisse, régulière, accrochée à une nervure. Trois réponses viennent aussitôt à l’esprit : un fruit, une maladie, ou le nid qu’un insecte a construit là.

Les trois sont fausses, et la vérité est plus étrange que les trois réunies.

La galle est un organe de la plante.

Elle est faite de cellules de chêne, bâtie avec les gènes du chêne, nourrie par sa sève. L’insecte n’a rien construit. Il a pondu un œuf et, ce faisant, émis des substances qui ont détourné le programme de développement de la plante. C’est le chêne qui travaille, et il travaille pour un autre.

C’est ce détournement qui rend la galle si déroutante. Une plante possède un répertoire de formes - feuille, bourgeon, fleur, fruit - qu’elle produit pour son propre compte. La galle n’appartient à aucune de ces catégories. C’est un organe supplémentaire, absent de son plan, qu’elle est pourtant capable de fabriquer avec une précision remarquable dès qu’un intrus lui en donne l’ordre.

Plusieurs galles de chêne, dont trois ouvertes en deux, révélant un tissu blanc spongieux et, au centre exact, une petite loge sombre
Ouvrez-en une : sous une paroi ferme, un tissu blanc spongieux, et au centre exact une petite loge. C’est là que vit la larve. Le chêne a bâti les murs, ménagé la chambre - et tapissé l’intérieur d’un tissu nourricier, riche en sucres et en protéines, que la larve consomme sans jamais sortir. Le logement et les repas. (Photo Наталія Гудюк, CC BY 4.0.)

Ce n’est donc pas un fruit - il n’y a ni ovaire, ni ovule, ni graine, rien de ce qui définit un fruit (voir Fruit). Et malgré les apparences, ce n’est pas non plus une maladie au sens ordinaire : une maladie désorganise, tandis qu’une galle est ordonnée. Ses tissus sont disposés en couches régulières, sa forme est constante, et l’arbre, le plus souvent, n’en souffre guère.

La preuve que c’est un programme et non un accident : chaque galle a une forme d’espèce.

C’est le fait le plus troublant du sujet. Un inducteur donné produit toujours la même architecture, si constante qu’un naturaliste peut nommer l’animal sans jamais l’avoir vu, rien qu’en regardant la galle. Le cynips du chêne donne invariablement une sphère lisse ; un autre donnera une boule ligneuse, un autre un disque plat, un autre une urne à couvercle.

Pelote de filaments rouges et orangés, hérissée comme une chevelure, enserrant une tige d’églantier
Le bédégar de l’églantier, que l’on appelait autrefois « barbe de saint Pierre » : une pelote de filaments enchevêtrés, œuvre d’un autre hyménoptère, Diplolepis rosae. Même famille d’insectes que le cynips du chêne, architecture sans aucun rapport. (Photo D2swirl, CC BY-SA 4.0.)
Excroissances effilées, dressées à la verticale et rouges à leur pointe, sur la face supérieure d’une feuille de tilleul
Et sur le tilleul, ces clous rouges dressés à la verticale. L’inducteur n’est cette fois même pas un insecte : c’est un acarien, Eriophyes tiliae, invisible à l’œil nu. Trois commanditaires, trois architectures - et un seul bâtisseur, la plante. (Photo hedera.baltica, CC BY-SA 2.0.)

Car les inducteurs sont d’une variété qui surprend.

Il y a les cynips, petites guêpes qui font les galles des chênes et des rosiers ; les cécidomyies, qui sont des moucherons ; des pucerons, dont celui du peuplier ; des acariens, responsables des clous du tilleul et des boursouflures de la vigne ; des nématodes, vers microscopiques du sol ; des champignons (voir Champignon) ; et jusqu’à des bactéries.

Le mot « galle » ne désigne donc pas un animal ni un groupe : il désigne la réponse de la plante, quel que soit celui qui l’a demandée. Les botanistes ont d’ailleurs un nom savant pour cet objet, la cécidie, et toute une discipline pour l’étudier, la cécidologie.

Le chêne est de loin le plus visité. On connaît des centaines d’espèces de galles à ses dépens - sur les feuilles, les bourgeons, les rameaux, les chatons, les glands, jusque sur les racines. Aucun autre arbre d’Europe n’en héberge autant.

Et c’est de là que vient une histoire que personne ne soupçonne en écrivant.

Certaines galles de chêne, dites noix de galle, sont extraordinairement riches en tanins. En les faisant macérer, on en tire l’acide gallique - qui porte ce nom parce qu’il vient d’elles. Mélangé à du sulfate de fer, il donne un précipité d’un noir profond : l’encre ferro-gallique.

Ce fut, du XIIe au XIXe siècle, l’encre de l’Europe. Huit cents ans de contrats, de partitions, de correspondances, de registres et de traités ont été écrits avec le tanin d’une pouponnière de guêpe. On conserve des manuscrits vieux de dix siècles où elle n’a rien perdu de sa noirceur.


Pour aller plus loin : la galle qui a inventé le génie génétique.

Reste à comprendre comment un intrus peut ordonner à une plante de bâtir. Chez les insectes, le mécanisme est encore mal élucidé - on soupçonne un cocktail de substances proches des hormones végétales, injectées avec l’œuf puis sécrétées par la larve. Mais il existe un cas où l’on sait tout, et il dépasse la fiction.

Agrobacterium tumefaciens est une bactérie du sol. Quand elle pénètre par une blessure, elle provoque au collet des arbres fruitiers et des vignes une grosse tumeur ligneuse, la galle du collet. Et voici comment elle s’y prend : elle découpe un fragment de son propre ADN et l’insère dans les chromosomes de la plante.

Ce fragment porte deux jeux d’instructions. Le premier fait fabriquer à la plante un excès d’hormones de croissance, d’où la tumeur. Le second lui fait produire des molécules particulières, les opines, que la plante ne sait pas utiliser et que la bactérie, elle, digère parfaitement. La cellule végétale est donc génétiquement reprogrammée pour construire un abri et cuisiner un repas dont elle ne profitera jamais.

C’est la galle poussée à sa limite logique : non plus un ordre donné de l’extérieur, mais une instruction écrite à demeure dans le génome de l’hôte.

Et la chute est délicieuse. Lorsque les biologistes ont voulu, dans les années 1980, introduire un gène choisi dans une plante, ils n’ont pas eu à inventer l’outil : ils ont pris celui d’Agrobacterium. On vide le fragment de ses instructions à tumeur, on y place le gène désiré, et l’on laisse la bactérie faire ce qu’elle fait depuis des millions d’années. La quasi-totalité des plantes transgéniques du monde ont été obtenues ainsi.

Le premier généticien à avoir transformé une plante n’était pas un homme en blouse blanche. C’était une bactérie de la terre du jardin, et elle avait quelques millions d’années d’avance.

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