Défense

Ce que l’on croit souvent
Une plante subit : elle ne peut ni fuir ni riposter. Tout au plus certaines piquent-elles ou empoisonnent-elles, mais par nature, sans rien y faire.
La vraie définition botanique
La langue a tranché depuis longtemps. Végéter, c’est subsister sans rien faire. Être un légume, c’est ne plus réagir à rien. Une plante, dans l’imaginaire commun, est ce qui reste sur place et encaisse : incapable de fuir, incapable de riposter, elle se fait manger. Tout au plus en trouve-t-on quelques-unes qui piquent ou qui empoisonnent - mais par nature, comme on naît avec une couleur d’yeux.
Cette dernière idée est la plus tenace, et c’est celle qu’il faut défaire. Se défendre, pour une plante, n’est pas un état. C’est un acte.
Il y a bien sûr des armes permanentes, et elles sautent aux yeux : les piquants, la cuticule épaisse, la silice qui use les mandibules, le latex qui englue. Ce catalogue est traité ailleurs - les piquants sous Aiguillon, où l’on voit que l’épine et l’aiguillon ne sont pas la même chose, les molécules sous Chimie. Retenons seulement qu’une arme permanente coûte cher : il faut la fabriquer et l’entretenir, que l’agresseur vienne ou non. Aucune plante ne peut se le permettre en grand.
D’où la solution générale du monde végétal : ne produire l’essentiel de l’arsenal qu’au moment où il sert. Une défense inductible n’est pas une réserve, c’est une réponse - et une réponse suppose que quelque chose ait été perçu.
L’ortie en donne la version la plus simple, et chacun l’a éprouvée. Son poil urticant n’est pas une épine : c’est une seringue à usage unique. Une cellule effilée, minéralisée de silice, terminée par une petite tête arrondie. Au contact, la tête casse net le long d’une ligne de rupture préparée d’avance et laisse une pointe biseautée qui perce la peau et injecte son contenu. Rien ne se passe tant que rien ne touche. L’ortie ne pique pas : elle est armée, et le coup part quand on appuie sur la détente.
La chimie fait la même chose, en plus retors. Beaucoup de plantes ne stockent pas un poison mais les deux moitiés d’un poison, rangées séparément - ce que l’armement appelle une arme binaire. D’un côté un composé parfaitement inoffensif, enfermé dans la vacuole ; de l’autre l’enzyme capable de le couper, tenue à l’écart. Tant que la cellule est intacte, les deux ne se rencontrent jamais. Qu’une dent les écrase, et la réaction libère de l’acide cyanhydrique, l’un des poisons les plus rapides que l’on connaisse.
La séparation est stricte, et parfois spectaculaire. Chez le manioc, le composé dort dans la vacuole tandis que l’enzyme attend dans la paroi de la cellule. Chez le sorgho, c’est mieux rangé encore : le précurseur est dans l’épiderme, l’enzyme dans les chloroplastes de cellules situées en dessous. Le poison et son détonateur ne logent pas dans la même pièce, ni même dans le même quartier. On retrouve le procédé dans l’amande amère, le laurier-cerise, le sureau, le trèfle blanc (voir Laurier et Amandier) - et il explique pourquoi le manioc, qui nourrit des centaines de millions de personnes, doit être râpé, trempé et fermenté : ces manipulations déclenchent la réaction hors du corps et laissent le cyanure s’évaporer. C’est l’argument décisif : dans une plante cyanogène intacte, le poison n’existe pas. Ce qu’elle conserve n’est pas une arme, c’est une recette et deux ingrédients tenus à distance.
À l’autre extrémité se tiennent les tanins, dont la logique est inverse et l’effet plus cruel. Ce sont de grosses molécules qui précipitent les protéines : elles s’y accrochent et les font floculer. Or les enzymes sont des protéines. Un herbivore qui avale beaucoup de tanins voit donc son outillage digestif se gripper, et il peut mourir de faim l’estomac plein - la nourriture est là, il ne sait plus la démonter. L’astringence du fruit vert, du thé trop infusé ou du vin tannique n’est rien d’autre que le début du procédé, appliqué aux protéines de la salive. Et la dose n’est pas fixe : un arbre brouté augmente la teneur en tanins des feuilles qu’il produit ensuite. L’arme n’est ni un stock ni un éclair, c’est un réglage.
La riposte des mammifères raconte la même histoire dans l’autre sens. Certains sécrètent dans leur salive des protéines très riches en proline dont le rôle est de se sacrifier : elles capturent les tanins avant l’estomac et protègent les enzymes. Le cerf et le chevreuil en possèdent, le mouton et la vache n’en ont pas - ce qui explique qu’un feuillage tannique arrête le troupeau sans décourager le chevreuil. Et cette parade est elle aussi inductible : un régime chargé en tanins la fait apparaître en quelques jours. La défense n’est pas un stock ; la contre-défense non plus.
Reste la question sérieuse : une plante perçoit-elle vraiment qu’on la mange ? La réponse est oui, et on sait depuis peu à quoi cela ressemble.
Lorsqu’une feuille est mordue, du glutamate s’échappe des cellules déchirées. Des protéines de la surface cellulaire le détectent, et il en part une onde de calcium qui gagne le reste de la plante par les vaisseaux. On a filmé la scène, sur des plantes modifiées pour que le calcium devienne fluorescent : la blessure s’allume, puis la lueur se propage le long des nervures et des tiges, et atteint en quelques minutes des feuilles que rien n’a touchées. Ces feuilles-là commencent aussitôt à s’armer, avant même d’avoir été approchées. Il n’y a ni nerf ni cerveau dans cette affaire, mais il y a bel et bien un signal, une propagation et une alerte à distance.
Plus troublant : la plante ne se contente pas de constater une blessure, elle identifie l’agresseur. L’expérience qui l’a montré est restée célèbre par sa netteté. On abîme mécaniquement des plants de maïs : ils ne dégagent presque rien. On les abîme de la même façon, mais en déposant sur la plaie un peu de salive de chenille : ils libèrent alors un bouquet complet de composés volatils. Ce n’est donc pas la déchirure qui déclenche la riposte, c’est la signature chimique de celui qui mord. Le maïs ne réagit pas à une plaie ; il réagit à une chenille.
Et que contient ce bouquet ? C’est ici que l’affaire devient stupéfiante. Ces volatils attirent de petites guêpes parasitoïdes, qui viennent pondre dans la chenille - laquelle en mourra. La plante ne tue pas son agresseur : elle appelle quelqu’un qui le fera pour elle. On parle de défense indirecte, et l’expression est faible : une plante attaquée émet, en somme, un appel au secours que ses alliés savent lire. D’autres espèces entretiennent une garde permanente plutôt que d’appeler des renforts : elles portent, en dehors des fleurs, de petites glandes à nectar dont l’unique fonction est de nourrir des fourmis qui patrouillent le feuillage et en chassent les chenilles - et la production de ce nectar augmente, elle aussi, quand la plante est attaquée.
Les voisines aussi savent le lire. Exposées aux volatils d’une plante attaquée, des plantes intactes activent leurs propres défenses par anticipation. Il faut ici se garder d’une lecture attendrissante : rien ne prouve qu’il s’agisse d’un avertissement altruiste. Le signal sert d’abord à la plante émettrice - notamment à coordonner ses propres rameaux, mal reliés entre eux par la sève - et les voisines ne font sans doute qu’écouter aux portes. Le résultat n’en est pas moins réel : dans un massif attaqué, des plantes se préparent sans avoir été touchées.
Cette réaction va parfois jusqu’à modifier la forme même de l’organe. Le houx en est l’exemple le plus visible : sur un arbre brouté, les feuilles situées à hauteur de dent sont hérissées d’épines, tandis que celles qui poussent plus haut, hors d’atteinte, sont lisses. Sur un même arbre, parfois sur un même rameau, les deux formes coexistent - et l’on a montré que leur ADN n’y est pas marqué de la même manière. La plante ne se contente pas de fabriquer une molécule : elle change le dessin de ses feuilles là où on la mord.

Il faut alors renverser le point de départ. Une plante ne fuit pas, c’est entendu, et elle ne frappe pas. Mais l’immobilité n’est pas la passivité : elle perçoit, elle distingue, elle transmet, elle appelle, elle se reconfigure. Simplement, elle fait tout cela dans un registre où nous ne la regardions pas, et à un rythme qui n’est pas le nôtre.
Un animal menacé change de place. Une plante menacée change de composition.
Pour aller plus loin.
Un mot sur l’histoire la plus célèbre de tout ce domaine, parce qu’elle mérite un examen.
On la raconte partout : dans le Transvaal, des koudous enfermés dans des réserves seraient morts par milliers pour avoir brouté des acacias ; les arbres attaqués auraient chargé leurs feuilles de tanins mortels et prévenu leurs voisins en émettant de l’éthylène, si bien que les antilopes n’auraient trouvé, de proche en proche, que du feuillage empoisonné. Elle sert d’argument massue à qui veut prouver que les arbres se parlent.
Or il faut en distinguer deux moitiés. La première - les tanins des acacias et leur effet sur la digestion des ruminants - a bien fait l’objet d’une publication scientifique. La seconde, l’avertissement d’arbre à arbre par l’éthylène, n’a jamais paru dans une revue à comité de lecture : elle figurait dans un rapport d’un organisme de parcs nationaux daté de 1984, aujourd’hui introuvable. La partie spectaculaire de l’histoire est donc celle qu’on ne peut pas vérifier, et elle circule depuis quarante ans sur cette base.
La conclusion n’est pas que les plantes ne communiquent pas - tout ce qui précède dans cet article est publié, reproduit et filmé. Elle est plus utile que cela : la science établie est ici plus solide que l’anecdote qui la popularise, et elle n’a nul besoin de cette anecdote. Se défier de la belle histoire n’oblige à renoncer à rien. C’est même la seule façon de garder ce qui est vrai.
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