If

Ce que l’on croit souvent
L’if, c’est cette haie sombre des jardins et des cimetières - un conifère, un résineux, comme le sapin ou le pin.
La vraie définition botanique
Le botaniste Francis Hallé résume l’affaire en deux phrases : l’if est classé chez les conifères alors qu’il ne porte pas de cône, et chez les résineux alors qu’il n’a pas de résine.
Deux mots, deux démentis. Commençons par le second, qui est net.
Il n’a pas de résine.
Cassez une branche de pin ou d’épicéa : il en sort une matière collante et odorante, la résine, produite par des canaux résinifères qui parcourent le bois et l’écorce. C’est elle qui colmate les blessures et repousse les insectes.
Les Taxacées, la famille de l’if, n’ont pas ces canaux. Aucun. On le range pourtant, dans le langage courant comme dans le commerce du bois, parmi les « résineux ».
Et le cône, alors ?
Là, il faut être précis, car la formule de Hallé est un raccourci - et ce dictionnaire n’aime pas les raccourcis, même élégants.
Les pieds mâles portent bien de minuscules cônes à pollen, des billes de quelques millimètres. Mais les pieds femelles n’en portent aucun. Pas d’axe, pas d’écailles ligneuses, pas de pomme de pin : un ovule nu, isolé, autour duquel se développe une coupe charnue et rouge, l’arille - ni fruit, ni baie, ni cône (voir Sapin).
Autrement dit, ce que tout le monde appelle un cône - l’objet ligneux et écailleux qui tombe des pins - n’existe nulle part chez l’if.
Pourquoi est-il conifère, alors ? Parce que la classification ne repose pas sur la présence d’un cône, mais sur un caractère plus profond : l’if est un gymnosperme, une plante à ovule nu, sans ovaire qui l’enferme. C’est ce qui le rattache aux pins et aux sapins, et qui le sépare des plantes à fleurs. Le cône n’est qu’une solution parmi d’autres pour porter cet ovule (voir Genièvre).
Reste le plus étrange : cet arbre ne vieillit pas comme les autres. Il recommence.
Avec les siècles, le tronc de l’if se creuse par l’intérieur : le cœur du bois se décompose et disparaît. Un arbre ordinaire en meurt. Celui-ci non - il émet des rejets qui descendent à l’intérieur de sa propre cavité et s’enracinent dans son bois décomposé. De nouveaux troncs poussent au cœur de l’ancien.
Francis Hallé nomme cela la réitération : l’arbre répète sa propre architecture. Ce qui ressemble à un bosquet de plusieurs individus n’est souvent qu’un seul if qui s’est replanté en lui-même.
C’est la loi générale de la longévité des arbres, poussée ici jusqu’à son terme (voir Longévité). Un vieux chêne creux se porte très bien : il n’a perdu que ce qui était déjà mort. L’if va plus loin - il se sert de ce bois mort comme d’un sol, et y replante ses propres racines.

Et voilà pourquoi son âge est indéterminable. Pour dater un arbre, on compte ses cernes annuels (voir Cerne). Mais chez un if millénaire, les cernes du centre n’existent plus : ils ont pourri avec le cœur. Il ne reste que les plus récents. La dendrochronologie, si sûre ailleurs, se retrouve sans objet - d’où les estimations qui varient du simple au double, et les légendes d’immortalité qui prospèrent dans cet écart.
Un arbre entièrement toxique, sauf un point rouge.
Feuilles, écorce, graine : tout l’if est vénéneux. Les taxines bloquent les canaux ioniques du muscle cardiaque, jusqu’à l’arrêt du cœur. Le cheval y est le plus sensible de tous - l’if est sa première cause d’empoisonnement végétal. Seule échappe à la règle la pulpe rouge de l’arille, que les oiseaux avalent en rejetant la graine intacte.
Cette toxicité explique un paradoxe que l’on ne relie jamais : on a chassé l’if des pâturages pour protéger le bétail, et on l’a replanté dans les cimetières. Le même arbre, expulsé d’un côté et rassemblé de l’autre. Ce n’est donc pas par goût du funèbre qu’il pousse près des églises : c’est le seul endroit où aucune vache ne broutait.
Puis on l’a coupé pour faire la guerre.
Son bois est à la fois dur et élastique, qualité rare qui en fait le matériau idéal du grand arc anglais, le longbow. Ce n’est pas l’arme de Hastings, contrairement à ce qu’on lit souvent : l’arc ne devient décisif qu’au XIVe siècle, pendant la guerre de Cent Ans - Crécy en 1346, Azincourt en 1415.
La demande fut telle qu’elle épuisa les ifs d’Europe. L’Angleterre dut importer son bois d’arc d’Espagne, puis d’Italie. C’est la première disparition de l’if, et elle est militaire.
Pour aller plus loin : la seconde fois qu’il a failli disparaître.
Dans les années 1960, des chercheurs américains criblent des milliers de plantes à la recherche de molécules anticancéreuses. Ils en trouvent une dans l’écorce de l’if du Pacifique (Taxus brevifolia) : le taxol. Elle bloque la division cellulaire, et se révèle efficace contre les cancers du sein et de l’ovaire.
Et l’ironie est parfaite : c’est la toxicité même de l’arbre que l’on met au service du malade. La molécule qui arrête le cœur des chevaux arrête la multiplication des cellules.
Mais elle est dans l’écorce. Or écorcer un arbre, c’est le tuer. Et le rendement est effroyable : il faut environ dix tonnes d’écorce pour obtenir un kilogramme de taxol. L’Institut national du cancer américain estima qu’il faudrait abattre 360 000 ifs adultes par an pour suivre la demande. Les forêts de la côte ouest des États-Unis y passèrent, puis celles d’Asie.
Ce sont des Français qui ont arrêté cela.
À Gif-sur-Yvette, à l’Institut de chimie des substances naturelles du CNRS, l’équipe de Pierre Potier et de Françoise Guéritte cherche ailleurs que dans l’écorce. Elle découvre qu’un précurseur de la molécule se trouve dans les aiguilles de l’if d’Europe - et met au point l’hémisynthèse qui permet d’en fabriquer le médicament.
Les aiguilles repoussent. On a cessé d’abattre l’arbre en apprenant à lire ses feuilles. De ces travaux est issu le Taxotère, commercialisé en 1995.
Un mot, enfin, sur l’arbre des assemblées.
Le documentaire L’If, aux frontières de la vie donne la parole à l’écrivain espagnol Ignacio Abella, qui rappelle qu’en Espagne du Nord, et particulièrement dans les Asturies, l’if était l’arbre de la place du village : on s’y réunissait pour décider en commun, et il faisait le lien entre les générations. Le film s’achève dans une forêt d’ifs millénaires des Asturies, où l’on ne conduit pas les visiteurs - certains ifs sauvages sont protégés en taisant simplement l’endroit où ils poussent.
Voilà peut-être le dernier écart, et le plus grand. On cache des ifs pour les sauver des hommes, pendant qu’on en plante des kilomètres en haies taillées.
Car l’if n’est pas une espèce menacée - il est même classé « préoccupation mineure ». Ce qui a disparu, ce n’est pas l’arbre : c’est la forêt d’ifs. Il en subsiste quelques-unes, dont celle de Kingley Vale en Angleterre, la plus vaste d’Europe. Partout ailleurs, l’if a survécu en cessant d’être un arbre.
À ne pas confondre
- If communTaxus baccata
Aucun cône ligneux, aucune résine. La graine est enveloppée d’un arille rouge - la seule partie non toxique de l’arbre
- Cyprès communCupressus sempervirens
L’arbre des cimetières méditerranéens, souvent confondu avec l’if. Celui-là porte de vrais cônes ligneux et produit bien de la résine
- If du PacifiqueTaxus brevifolia
L’espèce américaine dont l’écorce a fourni le taxol, et qui a failli disparaître pour cette raison
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