Longévité

Ce que l’on croit souvent
Si les arbres vivent des siècles, c’est qu’ils sont robustes et qu’ils vieillissent lentement.
La vraie définition botanique
Un chêne peut passer cinq siècles, un if plus de mille ans, et certains pins dépassent les cinq mille. Aucun mammifère n’approche les deux cents. La question est donc légitime, et rarement posée : pourquoi les arbres vivent-ils si longtemps ?
On répond d’ordinaire qu’ils sont robustes, ou lents, ou patients. La vraie réponse est plus surprenante, et elle tient en une phrase : un vieil arbre n’est pas un vieil organisme.
Les cellules qui travaillent dans un chêne de quatre cents ans ont, pour la plupart, quelques mois. Les feuilles datent du printemps. Le bois de l’année est de l’année. Les racines fines qui absorbent réellement l’eau se renouvellent en permanence. Ce qui a quatre cents ans, c’est l’empilement - pas ce qui vit dedans.
Cela est possible parce que les arbres possèdent quelque chose que nous n’avons pas : des tissus qui ne vieillissent pas. Le cambium, mince assise cachée sous l’écorce, et les bourgeons, aux extrémités, restent à l’état embryonnaire toute la vie de l’arbre. Ils continuent de se diviser et de fabriquer des organes neufs sans jamais recevoir l’ordre de s’arrêter (voir Bourgeon). Là où notre corps est construit une fois puis entretenu, un arbre ne cesse jamais de se construire.
La deuxième raison est plus dérangeante : un vieil arbre est presque entièrement mort.
Le cœur du tronc, le duramen, ne conduit plus rien depuis longtemps (voir Déchet). L’écorce externe est une croûte morte (voir Écorce). L’essentiel de ce colosse est du matériau inerte, et la vie se réduit à une mince pellicule : le cambium, quelques cernes d’aubier, le liber, les bourgeons, les feuilles. Un arbre est une charpente ancienne portant une fine couche de tissu jeune.
D’où un fait qui étonne toujours : un arbre creux se porte très bien. Il n’a perdu que ce qui était déjà mort. Des chênes et des tilleuls entièrement évidés, réduits à une coque, produisent chaque printemps un feuillage complet et vivent encore des siècles. Ce qui les rend fragiles n’est pas la perte de leur cœur, c’est le vent - une coque tient moins bien qu’un cylindre plein.

La troisième raison est la redondance, et c’est peut-être la plus profonde. Un mammifère possède un cœur, un foie, deux reins : la défaillance d’une seule pièce le tue. Un arbre n’a aucun organe unique. Il a des milliers de bourgeons, des millions de feuilles, un système racinaire ramifié à l’infini, et un cambium réparti sur toute sa surface. Perdre une branche, une racine, un tiers de sa couronne, ce n’est pas une blessure vitale : c’est une réduction.
À quoi s’ajoute sa manière de traiter les dégâts. Un arbre ne guérit pas ses plaies : il les cloisonne, les isole chimiquement et pousse par-dessus (voir Écorce). Il peut donc accumuler les accidents sans jamais avoir à les réparer - un vieux tronc est une pile de blessures scellées les unes après les autres.
Il en résulte quelque chose qui n’a pas d’équivalent chez nous : rien, dans un arbre, ne programme sa mort. Il ne s’use pas selon un calendrier. Quand un arbre meurt, c’est presque toujours qu’une cause extérieure s’en est chargée - une tempête, un feu, une sécheresse trop longue, un champignon qui a franchi les cloisons, ou une tronçonneuse.
Vient alors le paradoxe, et il retourne l’intuition : les arbres les plus vieux du monde vivent dans les pires endroits.
Le record appartient à un pin des montagnes de Californie, Pinus longaeva, dont certains individus dépassent cinq mille ans. Il ne pousse pas dans une vallée fertile mais sur des sols secs et pauvres, en altitude, dans le froid et le vent, là où presque rien d’autre ne s’installe. Sa croissance est si lente que certaines années il ne forme aucun cerne. Et c’est précisément cette lenteur qui le sauve : un bois fabriqué millimètre par millimètre est dense, gorgé de résine, et les insectes comme les champignons n’y entrent pas.
Un arbre bien nourri pousse vite, fait du bois tendre, et pourrit. Le confort abrège, la difficulté conserve.
Reste la question que tout cela finit par poser, et à laquelle il n’existe pas de réponse simple : quel âge a un arbre ? Compter ses cernes donne l’âge de son tronc, ce qui n’est pas la même chose (voir Cerne) - et le pin de Californie nous avertit que le compte est même trop bas, puisqu’il saute des années. Quant aux arbres qui drageonnent, la question se dissout : le clone Pando renouvelle ses troncs depuis des millénaires, chacun vivant un siècle. Ses troncs ont cent ans. Lui n’a pas d’âge comparable au leur.
Nous mesurons la vie d’un être à la durée de son corps. Un arbre nous oblige à changer d’unité : il ne dure pas parce qu’il résiste au temps, mais parce qu’il n’arrête jamais de recommencer.
Pour aller plus loin.
Si le confort abrège et la contrainte conserve, on devrait trouver de vieux arbres là où on les malmène le plus. C’est exactement le cas, et l’exemple est français.
Les arbres les plus âgés de nos campagnes ne sont pas les grands chênes de futaie : ce sont souvent des têtards, ces saules, frênes et charmes à silhouette de balai que l’on coupe au même endroit depuis des générations pour le bois de chauffage, les fagots ou la vannerie. On les appelle aussi des trognes. Des sujets de quatre ou cinq cents ans ne sont pas rares, alors que leurs voisins de haut jet n’en font pas la moitié.
La raison n’est pas mystérieuse. Un arbre têtard reste petit : peu de prise au vent, donc peu de risque d’être renversé ou brisé, qui est la première cause de mort des grands arbres. Sa couronne est renouvelée en permanence, l’arbre repartant à chaque coupe de bourgeons dormants (voir Bourgeon). Et la coupe revient toujours au même point, sur un bourrelet que l’arbre a fini par constituer, si bien que la plaie est traitée par un tissu spécialisé au lieu d’ouvrir une nouvelle blessure chaque fois (voir Élagage).
Il faut y ajouter une raison humaine : un arbre utile n’est pas abattu. Tant qu’il fournissait du bois chaque hiver, personne n’avait intérêt à le supprimer - et c’est ainsi que des générations d’usage ont protégé des arbres que le paysage ordinaire aurait perdus.
Ces vieux têtards sont d’ailleurs devenus des refuges considérables pour la faune : creux, fissurés, pourvus de cavités où nichent chouettes, chauves-souris et insectes rares. Un arbre creux et taillé depuis quatre siècles héberge davantage de vie qu’un arbre sain de cinquante ans. Encore une raison de se méfier du mot abîmé.
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