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Ne plus se planter
L
Notion

Labourage

Champ à moitié labouré vu de haut : une diagonale nette sépare le chaume clair de la terre retournée, sombre, avec le tracteur au travail. (Photo Karl432, CC BY-SA 3.0.)
Champ à moitié labouré vu de haut : une diagonale nette sépare le chaume clair de la terre retournée, sombre, avec le tracteur au travail. (Photo Karl432, CC BY-SA 3.0.)

Ce que l’on croit souvent

Il faut retourner la terre pour l’aérer et l’oxygéner : c’est ainsi qu’on la prépare, et c’est bon pour elle.

La vraie définition botanique

« Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France. » La formule attribuée à Sully dit assez la place de ce geste : retourner la terre, c’est le commencement même de l’agriculture, et l’image du sillon frais reste dans les esprits celle d’un travail bien fait.

On explique d’ailleurs volontiers pourquoi : il faut aérer le sol, l’oxygéner, pour que les plantes y poussent mieux.

Le mot est juste. Le raisonnement est retourné.

Le labour oxygène en effet la terre. Et c’est précisément l’oxygène qui pose problème.

Mais commençons par ce qu’est un sol, car toute la question tient là.

Nous l’imaginons comme un support : de la matière minérale, inerte, dans laquelle les racines se tiennent et puisent. C’est une erreur d’échelle. Un sol est un milieu vivant, et densément peuplé : selon le biologiste Marc-André Selosse, la biodiversité du sol représente un quart des espèces connues.

Et ces habitants ne font pas qu’y vivre : ils le construisent. Les vers de terre creusent des galeries qui descendent parfois à plusieurs mètres, et par lesquelles l’eau et l’air pénètrent. Les filaments des champignons enveloppent les particules et les collent en agrégats, ce qui donne au sol sa structure grumeleuse. Les racines et leurs partenaires mycorhiziens s’y installent en réseau (voir Racine, voir Champignon).

Un sol bien portant n’est donc pas une matière : c’est un édifice. Poreux, cohérent, traversé de conduits - et entièrement bâti par ce qui l’habite.

Ce que fait la charrue.

Regardez la photographie en tête de cet article : d’un côté le chaume, de l’autre la terre nue et retournée. Ce n’est pas un émiettement, c’est un renversement : le versoir prend la tranche de terre et la couche à l’envers. Ce qui était en surface se retrouve enfoui, ce qui était enfoui remonte.

Les conséquences sont connues et mesurées.

  • La matière organique brûle. En aérant brutalement, on active la respiration des micro-organismes : ils consomment l’humus bien plus vite, et le carbone qui y était stocké repart en gaz carbonique. Le regain de fertilité qui suit un labour est réel - mais c’est le sol qui consomme ses propres réserves.
  • La faune est détruite. La charrue blesse les vers de terre, ruine leurs galeries, et les expose à la sécheresse et aux prédateurs. Elle déchire aussi les filaments des champignons mycorhiziens, et le labour profond réduit leur diversité.
  • L’érosion s’emballe. Une terre nue et déstructurée part avec l’eau et le vent : le labour multiplie l’érosion par cinq à cent.
  • Et le sol se tasse. Sous le poids des engins, il se forme au fond du sillon une semelle de labour, couche compactée qui arrête les racines. L’outil censé ameublir la terre la durcit juste en dessous.
Photographie ancienne en noir et blanc : un tracteur laboure un champ, suivi d’une nuée de mouettes tournoyant au-dessus des sillons
Les oiseaux, eux, ont toujours su. Une charrue ne travaille jamais seule : elle est suivie de mouettes et de corvidés, qui viennent ramasser ce qu’elle remonte - vers de terre, larves, insectes du sol. Ce ballet familier des labours d’hiver est la partie visible d’une population mise à découvert. (Photo Geoff Charles, CC BY-SA 4.0.)

Voilà donc le renversement de la croyance. On laboure pour « oxygéner » la terre, en imaginant qu’on lui donne de l’air comme on en donnerait à un malade. L’oxygène arrive bien - et il consume. Ce qu’on prend pour une respiration est une combustion.

Faut-il pour autant faire le procès de la charrue ? Non, et ce dictionnaire n’a pas d’agriculture à recommander.

Le labour rend de vrais services : il enfouit les résidus, réchauffe le lit de semences au printemps, remonte des minéraux de profondeur, et surtout il détruit les adventices sans herbicide - ce qui n’est pas rien. Les agronomes qui travaillent sur l’agriculture de conservation le disent eux-mêmes : s’en passer n’a rien d’évident, et le non-labour s’appuie souvent sur la chimie pour faire ce que la charrue faisait mécaniquement.

La croyance à corriger n’est donc pas « il ne faut pas labourer ». C’est celle-ci : croire qu’on rend service au sol. On lui prend quelque chose, et l’on décide si cela vaut la peine.


Pour aller plus loin : la charrue n’a pas toujours retourné la terre.

Le geste que nous appelons labour est plus récent qu’on ne croit, et il n’est pas le seul possible.

L’outil ancien, l’araire, ne retournait rien. Il ouvrait un sillon, écartait la terre de part et d’autre, et la laissait dans le même ordre - on passait deux fois, en croisant, pour ameublir. Le sol restait en place, ses couches superposées comme il les avait construites.

C’est la charrue à versoir qui a introduit le renversement : une pièce courbe qui saisit la bande de terre, la soulève et la retourne complètement. L’outil ne prépare plus le sol, il l’inverse. Ce qui vivait en surface - la litière, les racines fines, la faune, les champignons - se retrouve à trente centimètres de fond, où rien de tout cela ne fonctionne.

Et il faut rendre au labour ce qui lui appartient, car il n’a pas fait que détruire : il a créé une flore.

Le coquelicot n’est pas fidèle au blé, il est fidèle à la terre ouverte : ses graines attendent des décennies dans le sol qu’on le retourne (voir Coquelicot). Le bleuet, la nielle, l’adonis et toutes les plantes que l’on appelle messicoles sont dans le même cas. Elles ne sont pas venues malgré la charrue - elles sont venues avec elle, et elles ont accompagné les moissons pendant des millénaires.

Ces plantes disparaissent aujourd’hui, pour des raisons où les herbicides et le tri des semences comptent davantage que le recul du labour. Mais la leçon demeure, et elle interdit les jugements simples : le même geste qui appauvrit le sol a peuplé nos champs de fleurs rouges et bleues. Nous les trouvons belles, et elles sont, elles aussi, un produit de la charrue.

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