Écologie

Ce que l’on croit souvent
L’écologie, c’est défendre la nature - et la nature, laissée tranquille, retrouve son équilibre et fait bien les choses.
La vraie définition botanique
Dans l’usage courant, « écologie » désigne un engagement : on fait de l’écologie, on a un geste écologique, on vote écologiste. Le mot appartient au vocabulaire de la morale et de la politique.
Ce n’est pourtant pas ce qu’il voulait dire. L’écologie est une science, et l’une des branches de la biologie. Le mot a été forgé en 1866 par le naturaliste allemand Ernst Haeckel sur le grec oikos, la maison, et logos, le discours : l’étude des êtres vivants dans leur demeure, c’est-à-dire de leurs relations avec leur milieu et entre eux.
Le français dispose d’ailleurs des deux mots, et presque personne ne les distingue : l’écologue est le scientifique, l’écologiste est le militant. Ils peuvent être la même personne, mais ce ne sont pas les mêmes métiers - l’un décrit ce qui est, l’autre défend ce qui devrait être.
Or cette science a fait quelque chose que l’on soupçonne rarement : elle a démoli les deux idées que le public lui attribue le plus volontiers.
La première est l’équilibre de la nature : l’idée qu’un milieu livré à lui-même atteint une harmonie stable, que nos interventions viennent troubler. Cette intuition a eu sa version savante. Au début du XXe siècle, le botaniste américain Frederic Clements a décrit la végétation comme progressant par étapes vers un état final, le climax, où elle se maintiendrait indéfiniment - et vers lequel elle reviendrait après chaque accident.
L’écologie a abandonné ce modèle. Les observations de longue durée ont montré l’inverse : la perturbation n’est pas l’accident, c’est la règle. Le feu, le vent, la crue, la sécheresse, les insectes, la chute d’un géant qui ouvre une trouée - rien de tout cela n’interrompt le fonctionnement d’une forêt, tout cela est son fonctionnement. Une forêt n’est jamais terminée.
Mais il serait faux d’en conclure qu’il n’existe aucun équilibre, et cette erreur-là est dangereuse : si rien n’est jamais stable, plus rien ne peut être dit dégradé. L’écologie n’a pas supprimé l’équilibre. Elle l’a mis en mouvement - et changé d’échelle.
En 1979, au terme d’un suivi de longue haleine sur la forêt de Hubbard Brook, deux écologues américains, Bormann et Likens, ont proposé la formule juste : l’état stationnaire en mosaïque mobile. Regardez une forêt parcelle par parcelle : ici une trouée toute fraîche, là un fourré de jeunes arbres, plus loin un peuplement mûr, ailleurs un vieux bois qui s’effondre. Chaque parcelle change sans arrêt. Mais si l’on regarde le paysage entier, les proportions de chaque stade restent à peu près constantes, et la biomasse totale oscille autour d’une moyenne.
Autrement dit : la forêt tient en place alors qu’aucune de ses parties ne tient en place. C’est bel et bien un équilibre, mais un équilibre de flux et non de positions - comme une rivière garde sa forme sans qu’aucune goutte y demeure, ou comme une flamme reste elle-même en brûlant autre chose à chaque instant.
Cette correction n’est pas un détail de vocabulaire, car elle rend au mot son tranchant. Ce qui inquiète les écologues n’a jamais été le changement, qui est l’état normal du vivant. C’est la vitesse du changement, et surtout la perte de ce qu’ils appellent la résilience : la capacité d’un milieu à encaisser une perturbation sans cesser de fonctionner. Un système peut absorber beaucoup, puis basculer d’un coup dans un autre état, lui aussi stable, et n’en plus revenir. Une prairie qui devient un désert ne réclame pas qu’on lui rende son équilibre : elle en a trouvé un autre, dont nous ne voulons pas.
La seconde idée démolie est plus tenace encore, parce qu’elle console : « la nature fait bien les choses ».
Elle ne fait rien du tout, au sens où l’on fait quelque chose. Il n’y a ni projet, ni bienveillance, ni réglage. Ce que nous prenons pour de la sagesse est le résidu de ce qui a duré : les arrangements qui échouaient ont disparu avec ceux qui les portaient, et nous n’observons que les survivants. Ce qui fonctionne n’est pas ce qui est bon, c’est ce qui est resté.
Les plantes de ce dictionnaire en administrent la preuve. Le figuier et sa guêpe forment une alliance admirable - qui se paie en vies, chaque femelle mourant dans la chambre close qu’elle vient de polliniser (voir Figue). Les défenses végétales ne sont pas une harmonie mais une course aux armements, où le tanin appelle la salive qui neutralise le tanin (voir Défense). Et une forêt fabrique son sol avec ses propres rebuts sans rien vouloir, simplement parce que ce qui tombe se décompose (voir Déchet).
Rien de tout cela n’est moins beau pour être dépourvu d’intention. Mais c’est autre chose que ce que l’on met d’ordinaire sous le mot.
L’écologie n’est pas une morale, c’est une science - et le plus curieux est qu’elle soit plus intéressante que la morale qu’on lui prête. La nature qu’elle décrit ne se repose jamais, ne revient jamais en arrière, et ne veut rien. Elle dure autrement : en ne cessant pas de changer.
Pour aller plus loin.
L’écologie populaire dépasse parfois les preuves de l’écologie savante - et il arrive que les savants eux-mêmes y aient contribué. Le cas le plus discuté aujourd’hui en offre un exemple utile, à condition de le raconter exactement.
Commençons par ce qui n’est pas en cause. Les mycorhizes - l’association entre les racines des plantes et des champignons du sol - sont un fait parmi les mieux établis de la botanique : elles concernent 80 à 90 % des plantes, et sans elles la conquête de la terre ferme n’aurait sans doute pas eu lieu (voir Champignon). Personne ne les conteste.
Ce qui est contesté, c’est le récit bâti par-dessus, popularisé sous le nom de wood wide web : des réseaux fongiques reliant massivement les arbres d’une forêt, des « arbres-mères » envoyant préférentiellement nourriture et signaux d’alarme à leur propre descendance. En 2023, trois chercheurs ont réexaminé les preuves dans une revue de premier plan et conclu que la première affirmation est mal établie, que la deuxième l’est aussi, et que la troisième ne repose sur aucune publication à comité de lecture. Ils montraient au passage que les résultats positifs avaient été bien plus cités que les négatifs, solidifiant dans la littérature ce que les données ne portaient pas.
Le débat n’est pas clos, et il a été vif : les auteurs du récit ont répondu avec véhémence, la discussion a glissé vers les personnes, et l’on ne peut donc pas présenter l’affaire comme tranchée.
Deux réserves méritent d’être posées, car elles vont dans l’autre sens. La première est méthodologique : on ne teste pas ces choses à la bonne échelle de temps. La plupart des expériences durent un an ou moins et portent sur des plantules, souvent en serre, alors que ce dont on discute mettrait des décennies ou des siècles à se constituer dans une vieille forêt - laquelle ne se prête guère à l’expérimentation sans être détruite. Un dispositif qui ne trouve rien sur de jeunes plants ne prouve pas grand-chose sur des arbres centenaires. Insuffisamment établi n’est pas réfuté.
La seconde est que les échanges d’information entre plantes, eux, sont bien réels - simplement par d’autres canaux que le réseau fongique. Par l’air, une plante attaquée émet des volatils que ses voisines captent et qui les préparent (voir Défense). Par le sol, les exsudats des racines servent à reconnaître un voisin, et l’on a montré qu’une plante non stressée perçoit les signaux émis par les racines d’une voisine stressée, puis en induit à son tour chez une troisième - et ceci sans qu’aucun réseau mycorhizien soit nécessaire.
Reste à nommer prudemment ce dont on parle. Les écologues distinguent le signal, émis pour être reçu, de l’indice, capté par un tiers auquel il n’était pas destiné. Rien n’oblige à croire que les plantes se parlent : il suffit qu’elles se renseignent. Ce qui est déjà beaucoup, et n’a pas besoin d’être enjolivé pour être remarquable.
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