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Ne plus se planter
R
Notion

Racine

Sol de mangrove hérissé de centaines de pneumatophores dressés à la verticale, sous le couvert des palétuviers : des racines qui sortent de terre pour respirer. (Photo Dr. Raju Kasambe, CC BY-SA 4.0.)
Sol de mangrove hérissé de centaines de pneumatophores dressés à la verticale, sous le couvert des palétuviers : des racines qui sortent de terre pour respirer. (Photo Dr. Raju Kasambe, CC BY-SA 4.0.)

Ce que l’on croit souvent

Toute plante a des racines, et une racine, c’est ce qui pousse sous terre - à l’image inversée des branches.

La vraie définition botanique

De tous les organes de la plante, la racine est celui dont on parle le plus et que l’on regarde le moins. Elle est sous terre, donc invisible, donc supposée. Et ce que l’on suppose est presque toujours faux sur trois points.

Premier point : toutes les plantes n’ont pas de racines.

Les mousses n’en ont aucune. Elles s’accrochent par des rhizoïdes, filaments d’une ou quelques cellules qui fixent la plante sans rien conduire - ce ne sont pas des racines réduites, c’est autre chose. L’eau, les mousses la prennent par toute leur surface, ce qui explique qu’elles vivent sur les pierres et les tuiles, où aucune racine ne trouverait à s’accrocher.

Plus surprenant : certaines plantes à fleurs, qui en possédaient, les ont perdues. La wolffie flotte à la surface des mares, réduite à un disque vert d’un millimètre - c’est l’une des plus petites plantes à fleurs du monde, et son nom d’espèce le dit sans détour : Wolffia arrhiza, « sans racine ». Ni tige, ni feuille, ni racine : un grain de verdure qui fleurit.

Deuxième point : beaucoup de racines ne sont pas sous terre.

Regardez une orchidée d’appartement débordant de son pot. Ces gros cordons gris-vert qui partent dans l’air ne sont pas malades ni égarés : ce sont ses racines, et elles travaillent. Dans la nature, ces orchidées poussent accrochées aux arbres, sans un gramme de terre, et leurs racines sont gainées d’un tissu spongieux, le vélamen, qui boit l’humidité de l’air et l’eau qui ruisselle des feuillages. Détail remarquable : ce tissu est fait de cellules mortes. C’est une éponge, au sens propre, autour d’un organe vivant.

Le maïs émet à la base de sa tige des racines-échasses, arc-boutées en dehors du sol, qui le tiennent debout contre le vent. Le lierre grimpe par des crampons qui sont, eux aussi, des racines (voir Lierre). Et les palétuviers des mangroves, dont les pieds baignent dans une vase sans oxygène, font pousser des racines à l’envers : les pneumatophores, tubes verticaux qui sortent de la boue et servent à respirer. La photographie ci-dessus en montre des centaines.

Troisième point : sous terre, elles ne sont pas où l’on croit.

L’image est tenace - un arbre serait, sous le sol, la copie inversée de son houppier, avec des racines aussi profondes que les branches sont hautes. C’est faux dans les deux dimensions.

En profondeur d’abord : environ 80 % des racines se tiennent dans les cinquante premiers centimètres du sol. Elles tapissent bien plus qu’elles ne pénètrent, parce que c’est là que sont l’oxygène et la matière organique. En largeur ensuite : les racines horizontales peuvent s’étendre jusqu’à trois fois la hauteur de l’arbre, débordant très largement l’ombre du feuillage. Chercher une correspondance entre le rayon du houppier et celui des racines est, selon les forestiers, illusoire.

La conséquence est pratique et coûte cher. Une tranchée creusée à deux mètres d’un tronc, un terrassement, un passage d’engin qui tasse le sol : on croit travailler à côté de l’arbre, on travaille dans ses racines. Et un arbre qui perd ses racines superficielles ne le montre pas tout de suite - il meurt des années plus tard, sans qu’on fasse le lien.

Pour aller plus loin : ce qui fait qu’une racine est une racine.

Puisque ni la position ni la forme ne suffisent, qu’est-ce qui distingue une racine d’une tige souterraine ? Plusieurs traits, tous vérifiables.

La coiffe. L’extrémité d’une racine est protégée par un dé de cellules qui la coiffe et s’use contre les particules du sol, renouvelé en permanence par-dessous. La racine avance ainsi derrière un bouclier consommable. Aucune tige n’a d’équivalent.

Les poils absorbants. Juste en arrière de la pointe, l’épiderme émet des poils très fins, chacun formé d’une seule cellule, éphémères - quelques jours - et sans cesse remplacés plus loin. C’est là, sur cette zone étroite et mobile, que se fait l’essentiel de l’absorption (voir Rhizome).

Ni nœuds, ni feuilles. Une tige, même souterraine, porte des feuilles - fût-ce réduites à des écailles - et des bourgeons à leur aisselle, répartis selon un ordre régulier. Une racine n’a rien de tout cela : ni nœud, ni entre-nœud, ni feuille. C’est le critère qui distingue un rhizome d’une racine, et il ne trompe pas.

Ce qui ne veut pas dire qu’une racine ne puisse jamais faire de bourgeon : beaucoup en produisent, adventifs, nés hors de tout ordre, et c’est ainsi que le robinier ou le peuplier peuplent un talus depuis un seul pied (voir Drageon).

Les ramifications naissent de l’intérieur. C’est le trait le plus étrange. Une branche naît d’un bourgeon posé à la surface de la tige. Une racine latérale, elle, se forme en profondeur, dans un tissu situé près du centre, puis se fraye un chemin à travers les couches externes de sa mère pour émerger. Une racine perce sa propre écorce pour sortir.

Et presque aucune ne travaille seule. L’immense majorité des plantes vivent en association avec des champignons du sol, les mycorhizes, dont les filaments prolongent le système racinaire bien au-delà de ce qu’il pourrait atteindre (voir Champignon). Chez les légumineuses s’ajoutent des bactéries logées dans des nodosités (voir Légumineuse). Ce que nous appelons « les racines d’une plante » est en réalité un organe mixte, mi-végétal mi-autre chose, et c’est la règle plutôt que l’exception.

Reste une dernière idée à écarter, parce qu’elle est partout : les racines ne cherchent pas l’eau. Elles n’ont ni sens ni intention. Elles poussent en tous sens, meurent là où le sol est sec ou compact, prolifèrent là où il est humide et aéré - et le résultat, vu de loin, ressemble à une recherche. C’est une sélection, pas une quête.

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