Œillet et œillet d’Inde

Ce que l’on croit souvent
L’œillet d’Inde est une sorte d’œillet, venue d’Inde.
La vraie définition botanique
Pourquoi un article sur l’œillet ? Parce que deux plantes portent ce nom et qu’on les croit parentes. L’une est la fleur des bouquets, rouge, rose ou blanche, aux pétales froissés. L’autre fleurit orange ou jaune au bord des potagers : l’œillet d’Inde, qu’on imagine volontiers comme une variété exotique du premier, venue de l’autre bout du monde.
Ni œillet, ni d’Inde.
Deux erreurs en trois mots. L’œillet d’Inde, Tagetes patula, n’est pas un œillet : c’est une Astéracée, la famille de la marguerite et du tournesol (voir Astéracées). Le vrai œillet, Dianthus, est une Caryophyllacée, la famille de la fleur de coucou (voir Coucou). Entre les deux, aucune parenté proche.
Et il ne vient pas d’Inde. Les Tagetes sont originaires d’Amérique, du Mexique à la Bolivie. Les Espagnols les ont rapportés en Europe au XVIe siècle, à une époque où l’on appelait encore l’Amérique les « Indes occidentales ». La dinde doit son nom au même malentendu : c’était la « poule d’Inde », rapportée du Mexique.
Comment ne plus s’y tromper.
Regardez la fleur. Celle de l’œillet est une fleur unique : cinq pétales au bord dentelé, qui sortent d’un calice en tube. L’œillet des fleuristes, sélectionné pendant des siècles, en porte bien davantage, froissés les uns contre les autres ; mais la forme sauvage montre encore le plan d’origine.

Celle de l’œillet d’Inde n’est pas une fleur mais un capitule : des dizaines de petites fleurs serrées sur un même socle, comme chez la marguerite. Les feuilles achèvent de trancher. Celles de l’œillet sont étroites, presque des brins d’herbe, et d’un vert bleuté. Celles de l’œillet d’Inde sont découpées en fines folioles, et dégagent une odeur forte quand on les froisse.


Un petit œil, et un clou.
Le mot « œillet » est un diminutif d’œil, attesté depuis le XIIe siècle. Pourquoi la fleur s’appelle-t-elle ainsi ? On invoque souvent sa forme ronde, ou le petit cercle que dessine son centre ; mais on ne sait pas au juste.
Son nom latin, lui, parle d’épices. Caryophyllus est le mot qui a donné « girofle » : l’œillet le porte à cause de son parfum, qui rappelle le clou de girofle (voir Clou de girofle). Le portugais est allé plus loin. L’œillet s’y appelle cravo, et le clou de girofle cravo-da-índia. Or cravo vient du latin clavus, le « clou » - le même mot qui a donné le « clou » de girofle. En portugais, la fleur porte donc le nom même de l’épice.
La fleur d’une révolution.
Ce mot, cravo, est entré dans l’histoire le 25 avril 1974. Ce jour-là, à Lisbonne, un soulèvement militaire met fin à la dictature. Celeste Caeiro est serveuse dans un restaurant qui fête ce jour-là son premier anniversaire. Pour l’occasion, le patron avait acheté des œillets, qu’il comptait offrir aux clients. Mais à cause des événements, il décide de ne pas ouvrir. Il renvoie Celeste chez elle et lui dit d’emporter les fleurs, pour qu’elles ne soient pas perdues. Dans la rue, elle en tend une à un soldat, qui la glisse dans le canon de son fusil. D’autres l’imitent.
Le 25 avril est devenu la Revolução dos Cravos, la Révolution des Œillets. Celeste Caeiro est morte le 15 novembre 2024, à 91 ans.
Pour résumer :
- L’œillet d’Inde (Tagetes) n’est ni un œillet ni indien : c’est une Astéracée venue d’Amérique, nommée à l’époque où l’on appelait l’Amérique « les Indes ».
- Le vrai œillet (Dianthus) est une Caryophyllacée : fleur unique à cinq pétales dentelés, feuilles étroites.
- L’œillet d’Inde porte un capitule et des feuilles découpées, odorantes.
- « Œillet » est un diminutif d’œil ; en portugais, cravo vient de clavus, le clou, comme le clou de girofle.
Pour aller plus loin : l’œillet d’Inde éloigne-t-il les pucerons ?
On en plante au potager pour protéger les légumes, et on lui prête le pouvoir de chasser les pucerons et bien d’autres ravageurs. Les études ne le confirment pas : des essais menés à l’université Rutgers, aux États-Unis, n’ont trouvé aucun effet sur les ravageurs du chou, de la carotte ou de l’oignon. L’œillet d’Inde a d’ailleurs ses propres ennemis, pucerons compris, et peut même en attirer certains.
Son effet réel est ailleurs, sous terre. Ses racines libèrent une molécule, l’alpha-terthiényle, toxique pour les nématodes, de minuscules vers qui s’attaquent aux racines des cultures. Cet effet est bien documenté, mais il dépend de la manière de cultiver : il est plus net quand on sème les œillets d’Inde en culture dense, avant les légumes, que quand on en glisse quelques pieds entre les rangs.
À ne pas confondre
- Œillet des fleuristesDianthus caryophyllus
Le vrai. Une Caryophyllacée. Une fleur unique à cinq pétales dentelés, des feuilles étroites et bleutées
- Œillet d’IndeTagetes patula
Ni œillet ni indien : une Astéracée venue d’Amérique. Sa « fleur » est un capitule, ses feuilles sont découpées et odorantes
- Œillet de poèteDianthus barbatus
Un vrai œillet, lui, du même genre que celui des fleuristes, aux fleurs serrées en bouquets plats
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