Maïs

Ce que l’on croit souvent
Le maïs est une plante gourmande en eau - la preuve, on arrose ses champs en plein après-midi, au cœur de l’été et de la sécheresse.
La vraie définition botanique
Pourquoi un article sur le maïs ? Tout le monde le connaît, et l’on croit savoir ce qu’on lui reproche.
Or sur le point le plus discuté - l’eau - le langage courant se trompe, non pas sur les faits mais sur la raison.
Commençons par le renversement.
Le maïs est, de nos céréales, celle qui valorise le mieux l’eau qu’elle reçoit. Pour produire un kilogramme de matière sèche, il lui en faut moins qu’au blé. Rapportée à ce qu’elle fabrique, cette plante n’est donc pas dépensière : elle est la plus économe du lot.
Alors pourquoi ces rampes qui tournent en août ?
Parce que son heure ne se déplace pas.
Le maïs a une période critique, et elle est étroite : une quinzaine de jours avant et une quinzaine après l’apparition des soies, ces filaments qui sortent au bout de l’épi. Un manque d’eau de cinq à sept jours pendant cette fenêtre peut coûter jusqu’à la moitié de la récolte.
Et ce qui échoue alors n’est pas la croissance, c’est la fécondation. Chaque soie est le style d’un grain à venir : le pollen, lâché par la panicule mâle au sommet de la plante, doit tomber dessus et y germer (voir Étamine). Une soie desséchée ne reçoit rien. Le grain manquera, et il manquera définitivement - un épi ne refleurit pas.
Or cette quinzaine tombe, sous nos climats, en juillet ou en août, quand l’évapotranspiration atteint sept à huit millimètres par jour. Sur l’ensemble du cycle, la plante réclame 450 à 600 millimètres. Ce n’est pas qu’elle boive plus que les autres : c’est que son rendez-vous est fixé au moment où il n’y a plus d’eau.
Quant à l’heure de la journée, la botanique n’a rien à en dire. Arroser sous le soleil de midi fait perdre beaucoup à l’évaporation, et personne ne l’ignore ; si les rampes tournent quand même, c’est affaire de matériel et de tour d’eau, pas de plante. Le champ que vous voyez arrosé à quinze heures ne le demandait pas à cette heure-là.
Une seule espèce, et beaucoup de grains.
Autre chose que le langage courant brouille : il n’existe qu’une espèce de maïs, Zea mays. Ce qui varie n’est pas l’espèce mais le grain, et les types portent des noms de meunier : le maïs corné, dur et vitreux ; le denté, creusé d’une fossette en séchant ; le doux, celui des conserves ; le farineux ; et celui à éclater, dont le grain explose à la chaleur.
Ce sont des groupes de variétés, pas des espèces (voir Cultivar). Et si le maïs a pu remonter jusqu’au nord de l’Europe, il le doit aux hybrides corné × denté, qui ont associé la précocité de l’un au rendement de l’autre.
Et le nom, comme souvent, a voyagé de travers.
Le mot nous vient du taïno, la langue des Caraïbes, où la plante se disait mahiz ; les Espagnols en ont fait maíz, et nous maïs. Colomb en rapporte en 1493, et la culture gagne le sud de l’Espagne, le Portugal en 1515, le Pays basque en 1576, le Sud-Ouest et la Bresse vers 1612.
Mais le français lui a longtemps préféré un autre nom : « blé de Turquie ». Or ce n’est pas un blé, et il ne vient pas de Turquie - il vient du Mexique. Le mot « turc » servait alors à désigner tout ce qui arrivait par l’Orient, et la plante avait gagné l’Europe centrale par les terres ottomanes : on l’a crue de là-bas.
Le portugais, lui, l’appelle milho - c’est-à-dire millet (voir Millet). Trois langues, trois erreurs : un blé qui n’en est pas un, une Turquie qui n’y est pour rien, un millet qui appartient à d’autres genres.
Pour résumer :
- Rapporté à ce qu’il produit, le maïs consomme moins d’eau que le blé.
- Mais sa période critique - un mois autour de la sortie des soies - tombe au cœur de l’été, et un manque de cinq jours y coûte la moitié de la récolte.
- Ce qui échoue en cas de sécheresse est la fécondation, non la croissance.
- Il n’y a qu’une espèce de maïs ; ce sont les types de grain qui diffèrent.
- « Blé de Turquie », milho : les noms européens se sont tous trompés de plante et de provenance.
Pour aller plus loin : une plante qui ne sait plus se ressemer.
Le maïs descend d’une graminée mexicaine, la téosinte, dont la sélection a commencé il y a plus de six mille ans sur les plateaux du Mexique. La ressemblance est si mince que la parenté fut longtemps discutée.
Un détail les sépare, et il décide de tout. À maturité, l’épi de la téosinte se désarticule : il se casse en segments, et les grains tombent au sol - deux rangs, cinq à douze grains, qui s’en vont chacun de leur côté. C’est ainsi qu’une plante sauvage se ressème.
L’épi du maïs, lui, ne se désarticule pas. Sa rafle est un axe solide qui retient quatre à trente rangées de grains, et l’ensemble reste enfermé dans les spathes. Rien ne tombe, rien ne se disperse.
Le maïs ne peut donc plus se reproduire sans nous. Un épi laissé au sol germe en touffe et meurt étouffé. Voilà une plante nourrissant une part de l’humanité, cultivée sur des dizaines de millions d’hectares, et qui disparaîtrait en quelques saisons si personne n’égrenait plus ses épis. La domestication n’a pas seulement transformé cette plante : elle l’a rendue incapable de se passer de nous.
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