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Ne plus se planter
A
Notion

Arrosage

Un pot de basilic presque entièrement desséché, une seule pousse verte survivante au milieu des tiges brunes. De soif ou d’excès d’eau ? Rien sur la photo ne permet de trancher. (Photo Manuel Ferreira.)
Un pot de basilic presque entièrement desséché, une seule pousse verte survivante au milieu des tiges brunes. De soif ou d’excès d’eau ? Rien sur la photo ne permet de trancher. (Photo Manuel Ferreira.)

Ce que l’on croit souvent

Une plante qui fane a soif : il faut l’arroser davantage. Et l’on n’arrose jamais en plein soleil, les gouttes font loupe et brûlent les feuilles.

La vraie définition botanique

Un basilic acheté au printemps, rempoté avec soin, mort avant l’été. On accuse l’oubli, les vacances, la chaleur. On a peut-être fait exactement l’inverse. Et le plus troublant est qu’en regardant la plante morte, personne ne peut trancher.

C’est le nœud de l’affaire, et il est cruel : une plante noyée flétrit exactement comme une plante assoiffée.

La raison tient en une phrase déjà posée ailleurs dans ce dictionnaire : les racines respirent, et elles prennent leur oxygène dans l’air logé entre les grains de terre. Une terre gorgée d’eau chasse cet air. Les racines s’asphyxient, cessent de fonctionner, puis pourrissent - et une racine qui ne fonctionne plus n’absorbe plus l’eau. La feuille se dessèche donc au-dessus d’un pot qui en déborde (voir Photosynthèse). On ne noie pas une plante, on l’étouffe, et elle meurt de soif dans l’eau.

D’où le réflexe qui achève : on voit flétrir, on arrose davantage. Chaque geste de sauvetage enfonce un peu plus. Le symptôme désigne le contraire de sa cause, ce qui fait de l’excès d’eau la première cause de mort des plantes en pot - devant l’oubli, qui a pourtant meilleure réputation de coupable.

Il n’existe qu’un seul juge fiable, et ce n’est pas la feuille : c’est le doigt enfoncé de quelques centimètres dans la terre, ou le poids du pot soulevé. Sec en profondeur, on arrose. Encore humide, on attend, quelle que soit la mine du feuillage.

Reste une question que le jardinier se pose rarement à voix haute : pourquoi une plante réclame-t-elle tant d’eau alors qu’elle grossit si peu ?

Parce qu’elle n’en consomme presque rien. Un à deux pour cent seulement de l’eau absorbée par les racines servent à la photosynthèse et à la fabrication de matière. Tout le reste - quatre-vingt-dix-huit pour cent, souvent davantage - traverse la plante de bas en haut et repart dans l’air par les stomates des feuilles.

Ces quatre-vingt-dix-huit pour cent ne sont pas gaspillés pour autant : ils font trois métiers. Ils transportent, en montant du sol les sels minéraux dissous. Ils refroidissent, l’évaporation abaissant la température du feuillage exposé. Et ils tiennent la plante debout : une herbe, un basilic, une salade ne se dressent pas par leur bois, qu’ils n’ont pas, mais par la pression de l’eau dans leurs cellules. C’est pourquoi une plante privée d’eau s’affaisse littéralement, comme un pneu qui se dégonfle - et pourquoi elle se redresse en une heure si l’on intervient à temps.

La formule à retenir est celle-ci : arroser, ce n’est pas remplir un réservoir, c’est entretenir un courant. Une plante ne stocke pas l’eau qu’on lui donne, elle la fait circuler (voir Sève).

Ce qui explique le sort de la soucoupe toujours pleine. Loin d’être une réserve, l’eau stagnante est un bouchon : elle bloque le bas du courant, prive les racines d’air, et transforme le fond du pot en marécage. Une soucoupe se vide vingt minutes après l’arrosage.

Le même raisonnement règle une autre habitude : arroser le feuillage ne sert à rien. L’eau entre par les racines, pas par les feuilles - et beaucoup de feuilles sont d’ailleurs faites pour ne pas la laisser entrer. Leur surface cirée est si peu mouillable que l’eau s’y rassemble en billes qui roulent et tombent sans avoir pénétré nulle part. Doucher un feuillage, c’est mouiller un imperméable. Cela dépoussière, cela rafraîchit un instant, mais l’eau utile est celle qui atteint la terre.

Feuilles rondes de capucine couvertes de fines gouttes de rosée, devant des œillets d’Inde orange
Sur ces feuilles de capucine, l’eau ne s’étale pas : elle se rassemble en gouttes et reste posée dessus. Arroser un tel feuillage revient à mouiller un imperméable. (Photo Urszula « utroja0 », Pixabay.)

Vient enfin la consigne la plus répétée de tous les jardins : ne jamais arroser en plein soleil, les gouttes font loupe et brûlent les feuilles. Elle a été mesurée, et le résultat est nuancé - donc intéressant.

Sur des feuilles lisses, l’effet n’existe pas. Une équipe l’a vérifié en 2010 sur du ginkgo et de l’érable : aucune brûlure. Deux raisons se conjuguent. La goutte n’est pas une bille de verre, elle s’étale et touche la feuille sur une large surface, si bien que le point de concentration ne tombe pas où il faudrait ; et ce contact intime évacue la chaleur, l’eau refroidissant le tissu qu’elle recouvre.

Mais les mêmes chercheurs ont trouvé la condition qui rend la brûlure possible : il faut que la goutte soit tenue en l’air, au-dessus du limbe. C’est ce que font les feuilles couvertes de poils cireux, qui portent la goutte en suspension comme sur un coussin. Là, plus de contact, donc plus de refroidissement, et le foyer tombe sur le tissu : la brûlure est réelle, et ils l’ont démontrée sur une fougère flottante.

Grosse goutte d’eau presque sphérique posée au centre d’une feuille ronde de capucine, dans laquelle on distingue une image inversée du paysage
Une goutte sur une feuille de capucine, si ronde qu’on distingue l’image inversée qu’elle forme : elle se comporte bel et bien comme une lentille. Ce qui manque pour brûler, c’est qu’elle soit tenue à distance du limbe. Ici elle le touche, et ce contact évacue la chaleur. (Photo Elucidate, CC BY 3.0.)

La règle du jardin est donc fausse pour la quasi-totalité de ce que nous cultivons, et vraie dans un cas précis - la raison de l’exception expliquant d’ailleurs pourquoi la règle ne s’applique pas ailleurs. Cela ne veut pas dire qu’arroser à midi soit une bonne idée : ce n’est simplement pas la brûlure qui est en cause, mais l’évaporation, une grande partie de l’eau repartant dans l’air avant d’avoir atteint les racines.

Un dernier point, et c’est le plus utile. Mieux vaut arroser beaucoup et rarement que peu et souvent. Un petit arrosage quotidien n’humecte que les premiers centimètres, et les racines s’y installent : la plante se construit un système superficiel, entièrement dépendant de la main qui verse, et qui grille au premier coup de chaleur. Un arrosage copieux et espacé fait descendre l’eau, donc les racines, et fabrique une plante capable de se passer de nous.

C’est peut-être la seule chose à retenir : arroser souvent, c’est apprendre à une plante à ne pas savoir chercher.


Pour aller plus loin.

Il existe un cas où l’on arrose consciencieusement, où l’eau ressort bien par le trou du pot, et où la plante meurt malgré tout de sécheresse. Il n’a rien de mystérieux.

Les terreaux du commerce sont faits pour l’essentiel de tourbe ou de fibre de coco. Ces matières ont une propriété désagréable : desséchées à cœur, elles deviennent hydrophobes. Leur surface prend une texture cireuse qui repousse l’eau au lieu de l’absorber, et la motte se rétracte en s’écartant de la paroi du pot. L’eau versée trouve alors le chemin le plus facile : elle file le long de cet interstice et ressort aussitôt par le fond.

Le jardinier voit l’eau traverser, en conclut qu’il a arrosé, et recommence trois jours plus tard. La motte, elle, n’a jamais été mouillée. C’est un cas où le geste est fait, le réflexe est bon, et le résultat nul.

Le remède ne consiste pas à verser davantage mais à changer de méthode : le bassinage. On pose le pot dans une bassine d’eau tiède et on le laisse boire par le fond vingt à trente minutes, le temps que l’eau remonte par capillarité et réhydrate la tourbe. Le pot devient nettement plus lourd - c’est le signe que la motte a réellement bu. On l’égoutte, et l’on repart sur un arrosage normal.

Le même raisonnement vaut pour les plantes aromatiques achetées en barquette. Ce que l’on rapporte du magasin n’est presque jamais un pied unique, mais des dizaines de plantules semées serré dans très peu de substrat, calibrées pour tenir quelques semaines en vitrine. Rempotées telles quelles, en bloc, elles restent en concurrence les unes avec les autres pour la même eau et les mêmes racines emmêlées. Les séparer en trois ou quatre touffes au moment du rempotage donne beaucoup plus qu’un arrosage bien conduit.

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