Poumon

Ce que l’on croit souvent
Les forêts sont les poumons de la planète : l’Amazonie produit 20 % de l’oxygène que nous respirons.
La vraie définition botanique
C’est peut-être la formule la plus répétée de tout le vocabulaire écologique : les forêts sont les poumons de la planète. On la lit sur les affiches, on l’entend dans les journaux télévisés, on l’apprend à l’école. Elle s’accompagne presque toujours d’un chiffre : l’Amazonie fournirait 20 % de l’oxygène que nous respirons.
La formule est fausse, le chiffre est faux, et l’image elle-même dit le contraire de ce qu’elle veut dire.
Commençons par l’image, car elle est comique. Un poumon ne produit pas d’oxygène : il en consomme. C’est un organe qui prend du dioxygène dans l’air et y rejette du gaz carbonique - exactement l’inverse de ce que fait une feuille au soleil. Appeler une forêt « poumon de la planète », c’est louer un arbre pour ce qu’il ne fait pas et lui attribuer le métier de celui qui l’abat.
Le chiffre, lui, vient d’une confusion de dénominateur, et elle est instructive. L’Amazonie représente bien environ 20 % de quelque chose : de l’oxygène produit par la photosynthèse des terres émergées. En circulant de reprise en reprise, ce « 20 % de la photosynthèse terrestre » est devenu « 20 % de l’oxygène de l’atmosphère ». Ce ne sont pas les mêmes grandeurs, et l’écart est considérable. Rapportée à la production photosynthétique de la planète entière, océans compris, l’Amazonie pèse plutôt de 6 à 9 %.
Mais le vrai problème n’est pas là. Il est que la contribution nette d’une forêt mûre est proche de zéro.
Une forêt à l’équilibre produit de l’oxygène le jour, en quantité immense, et le reprend presque intégralement : par sa propre respiration la nuit, et surtout par la décomposition de tout ce qu’elle laisse tomber. Chaque feuille morte digérée par les champignons et les bactéries consomme à peu près l’oxygène que sa fabrication avait libéré. Le bilan se referme. Une vieille forêt n’est pas une usine à oxygène, c’est un cycle fermé : elle en fabrique énormément et en consomme tout autant.
Quant à l’oxygène que nous respirons pour de bon, il vient surtout d’ailleurs : du phytoplancton marin, ces algues microscopiques dérivant à la surface des océans, à qui l’on attribue au moins la moitié de la production mondiale. Si le mot « poumon » avait un sens, il désignerait la mer.
Il faut alors poser la question qui fâche : si l’Amazonie ne nous fournit pas d’oxygène, à quoi bon la protéger ?
La formule est fausse, l’enjeu est réel. Simplement, il n’a jamais été celui-là. Une forêt tropicale ne compte pas pour l’air qu’elle nous donnerait, mais pour le carbone qu’elle immobilise dans son bois et ses sols, pour la diversité du vivant qu’elle abrite et qui n’existe nulle part ailleurs, et pour l’eau qu’elle fait circuler. Ce dernier point est le plus méconnu, et c’est probablement le plus spectaculaire.
Les forêts font la pluie. Pas seules, il faut le dire tout de suite : l’eau vient de l’océan, c’est l’Atlantique qui alimente le bassin amazonien, et aucune forêt ne fabrique d’eau. Mais elle fait bien davantage que la recevoir - elle la relaie.
Un arbre est une pompe. Il tire l’eau du sol et la rend à l’air par ses feuilles, en quantités qui donnent le vertige : plusieurs centaines de litres par jour pour un grand arbre en été. Sur l’ensemble du bassin amazonien, on estime qu’entre un quart et 40 % des pluies proviennent de l’eau déjà transpirée par la végétation. Autrement dit, une bonne part de la pluie qui tombe sur la forêt est une pluie que la forêt a elle-même renvoyée en l’air.
Le trajet est plus étonnant encore. La vapeur avance vers l’ouest, retombe, est reprise, repart : elle est ainsi recyclée cinq ou six fois en traversant le bassin, jusqu’à buter sur la cordillère des Andes qui la renvoie vers le sud. On appelle ces courants les rivières volantes, et ce n’est pas une métaphore de poète : elles transportent des volumes d’eau comparables à ceux du fleuve lui-même, et elles arrosent le sud du Brésil et l’Argentine, à des milliers de kilomètres de la forêt qui les a mises en route. Les greniers agricoles du continent boivent l’eau que l’Amazonie a fait passer par ses feuilles.

Et il y a un dernier étage, presque invisible, qui achève de retourner la formule. Une goutte de pluie ne peut pas se former dans un air pur : il lui faut un support, une poussière minuscule sur laquelle la vapeur puisse se condenser. Or la forêt en émet. Ses feuilles relâchent en permanence des composés volatils - isoprène, terpènes, ces mêmes molécules qui font l’odeur d’une forêt chaude - qui s’oxydent en altitude et s’agglomèrent en fines particules. Pendant la saison humide, l’essentiel des noyaux de condensation au-dessus de l’Amazonie est d’origine biologique. La forêt ne se contente donc pas de fournir l’eau : elle fournit les grains de poussière autour desquels cette eau devient une goutte. Elle ensemence son propre ciel.
Voilà pourquoi la déforestation inquiète les climatologues bien au-delà du carbone : abattre une forêt tropicale ne fait pas que libérer du gaz carbonique, cela coupe une pompe et éteint une machine à nuages, pour des régions qui n’ont pas un arbre sur leur territoire.
La métaphore juste n’était donc pas celle du poumon. Une forêt ne nous fait pas respirer. Elle fait pleuvoir.
Pour aller plus loin.
Si les forêts ne renouvellent pas l’oxygène de l’air, d’où vient donc celui que nous respirons, et pourquoi ne s’épuise-t-il pas ?
Il faut cesser de raisonner en flux et raisonner en stock. Les 21 % d’oxygène de l’atmosphère ne sont pas produits chaque année : ce sont des réserves accumulées sur des centaines de millions d’années, et l’héritage d’une comptabilité très particulière. Chaque fois qu’un organisme photosynthétique a libéré de l’oxygène, sa décomposition aurait dû le reprendre. Sauf lorsque son carbone échappait aux décomposeurs et se trouvait enfoui - au fond d’un océan sans oxygène, dans une tourbière, dans une vase. Ce carbone-là n’a jamais pourri, donc l’oxygène correspondant n’a jamais été repris. Il est resté dans l’air.
L’oxygène que nous respirons est exactement la contrepartie du carbone qui n’a pas été recyclé. Autrement dit : c’est le charbon et le pétrole qui sont la facture impayée de notre atmosphère. En les brûlant, nous soldons le compte à l’envers - nous rendons le carbone à l’air et nous reprenons l’oxygène. La consommation est d’ailleurs mesurable, les stations de surveillance la détectent. Mais elle est dérisoire rapportée au stock : il faudrait des durées géologiques pour entamer sérieusement les 21 %.
La conclusion est double, et il vaut mieux ne pas séparer ses deux moitiés. Nous ne manquerons pas d’oxygène - cette angoisse-là n’a aucun fondement, et personne n’étouffera parce qu’on a coupé une forêt. Ce qui se dérègle en brûlant du carbone fossile, ce n’est pas ce que nous respirons, c’est le climat. Le danger a toujours été du côté du gaz carbonique que nous ajoutons, jamais du côté de l’oxygène qui nous manquerait.
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