Ciguë

Ce que l’on croit souvent
La ciguë, c’est le poison qui a tué Socrate. Une plante, un poison, une mort célèbre.
La vraie définition botanique
« La ciguë » : le mot fait aussitôt surgir une image - Socrate vidant sa coupe. Une plante, un poison, une mort célèbre. Sauf que, derrière ce nom, il n’y a ni une seule plante, ni un seul poison.
« Ciguë » désigne plusieurs plantes.
Comme le chardon, le chiendent ou le chanvre, c’est un nom fourre-tout. Il coiffe plusieurs Apiacées (la famille de la carotte et du persil), toutes toxiques mais sans lien étroit : la grande ciguë (Conium maculatum, celle de Socrate), la petite ciguë (Aethusa cynapium, des jardins) et la ciguë vireuse ou aquatique (Cicuta virosa, des bords d’eau).
Et elles ne tuent pas de la même façon.
C’est ce que presque personne ne sait. La grande ciguë doit sa toxicité à la coniine, un alcaloïde qui provoque une paralysie progressive : les muscles cessent peu à peu d’obéir, jusqu’à la respiration. La ciguë vireuse, elle, contient la cicutoxine, qui fait l’inverse - de violentes convulsions. Même nom courant, chimies et morts opposées (voir Chimie).
Le vrai danger n’est pas Socrate : c’est le panier du cueilleur.
Car la ciguë a des sosies comestibles. La petite ciguë ressemble à s’y méprendre au persil ; la grande ciguë, au cerfeuil ou à la carotte sauvage. Chaque année, des confusions surviennent. Les signes qui sauvent : chez la grande ciguë, une tige lisse tachée de pourpre (le maculatum de son nom) et une odeur désagréable ; chez la petite ciguë, une petite « barbe » de longues bractéoles qui pendent sous les ombellules. Le vrai « ne plus se planter » est là.

Reste Socrate - et une énigme.
Platon décrit une mort étrangement paisible : un froid qui remonte des jambes, la lucidité intacte, nulle souffrance. Trop belle, ont objecté des médecins : un vrai empoisonnement à la grande ciguë s’accompagne aussi de nausées, de tremblements, et d’une fin par asphyxie. On a même supposé qu’on aurait adouci la potion - de l’opium ? - mais rien ne l’atteste.
Deux explications plus solides suffisent. D’abord, Platon écrivait : il voulait une mort noble pour son maître, et a sans doute gommé les détails indignes. Ensuite - et c’est le retour de notre fil -, la mort violente et convulsive qu’on imagine spontanément, c’est celle de la ciguë vireuse (la cicutoxine), pas celle de Socrate. Lui a bu la grande ciguë (la coniine), dont la paralysie tranquille colle bien mieux au récit. Le doute vieux de 2400 ans repose donc, pour une bonne part, sur la confusion même que ce mot entretient : « la ciguë », comme s’il n’y en avait qu’une.

Pour aller plus loin (niveau plus technique).
Deux poisons, deux mécanismes opposés. La coniine (et la γ-conicéine) de la grande ciguë sont des alcaloïdes pipéridiniques qui agissent comme la nicotine sur les récepteurs de l’acétylcholine : après une brève stimulation, ils bloquent la transmission entre nerf et muscle → paralysie, puis arrêt respiratoire. La cicutoxine de la ciguë vireuse est une polyacétylène qui bloque les récepteurs du GABA (le principal frein du système nerveux) : privé de frein, le cerveau s’emballe → convulsions. Un dernier piège, de langue cette fois : en anglais, « hemlock » désigne aussi un conifère (le Tsuga), sans le moindre rapport - encore un nom fourre-tout.
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