Défrichement

Ce que l’on croit souvent
Défricher, c’est abattre une forêt pour conquérir une terre vierge. Couper les arbres d’un bois, c’est le défricher.
La vraie définition botanique
Le mot sent la hache et la conquête. Défricher, ce serait ouvrir une terre vierge, faire reculer la forêt, arracher au sauvage un carré de sol cultivable. L’usage figuré a gardé ce prestige : défricher un sujet, c’est passer le premier là où personne n’était allé.
Or dans le vocabulaire qui fait foi, celui du code forestier, le mot ne désigne rien de tel. Un défrichement y est une opération qui réunit deux conditions à la fois : détruire l’état boisé d’un terrain, et mettre fin à sa destination forestière. Les deux, simultanément. L’une sans l’autre ne suffit pas.
La conséquence heurte le sens commun. Abattre une forêt entière n’est pas la défricher. Une coupe rase, même totale, même brutale à regarder, n’est qu’une opération sylvicole dès lors que le terrain garde sa vocation : replanté, ou laissé se régénérer seul, il redeviendra forêt. Juridiquement, rien n’a été défriché. En revanche, arracher un demi-hectare de bois pour y faire un parking, une vigne ou un lotissement est un défrichement, et il faut une autorisation pour cela.
Autrement dit, le mot ne parle pas des arbres, il parle du sol. Ce qu’un défrichement supprime n’est pas un peuplement - les arbres, eux, repoussent - mais un statut. On ne mesure pas un défrichement en troncs abattus, on le mesure en hectares qui ont changé de destination. C’est une opération d’état civil autant que de bûcheronnage.

Vient alors le second renversement, et il est chiffré. Nous parlons du défrichement comme d’une hémorragie en cours. En France, la forêt ne recule pas : elle a presque doublé en deux siècles. Vers 1830, elle couvrait de 8,9 à 9,5 millions d’hectares - un minimum historique. Elle en occupe aujourd’hui près de 17,6 millions, soit environ un tiers du territoire.
Et le plus intéressant est la manière. Cette progression n’est pas d’abord l’œuvre des planteurs : elle s’est faite spontanément pour environ 70 %, par simple abandon. Des parcelles trop pentues, trop pauvres, trop petites pour la machine ont cessé d’être cultivées, les ronces sont venues, puis les bouleaux et les pins, puis les chênes. Personne n’a rien décidé. La forêt française contemporaine est en grande partie une forêt de déprise.
Ce qui vide de son sens l’image du pionnier. En France, on ne défriche presque jamais une terre vierge : on défriche un terrain qui fut cultivé, abandonné, reboisé tout seul, et qu’on remet en culture ou qu’on bâtit. Le sol a déjà servi, souvent plusieurs fois. Il n’y a plus rien à conquérir ici, et il y a longtemps qu’il n’y a plus rien de sauvage à entamer : la forêt primaire a disparu d’Europe de l’Ouest (voir Forêt primaire).
Ailleurs, la question change de nature - et c’est là que le mot retrouve tout son poids. Sous les tropiques, défricher une forêt donne, la première année, une terre d’une fertilité spectaculaire. Elle s’épuise en quelques saisons. La raison tient en une phrase de ce dictionnaire : la richesse d’une forêt tropicale n’est pas dans son sol, elle est dans ses arbres. Presque tout le stock de matière et de nutriments est immobilisé dans la biomasse vivante et recyclé aussitôt tombé (voir Photosynthèse et Déchet). Brûlée, la forêt libère ce stock d’un coup ; les pluies le lessivent ; il ne reste qu’un sol maigre que l’on abandonne pour aller défricher plus loin. La fertilité que l’on croyait prendre au sol, on l’a en réalité prise aux arbres - et dépensée en trois récoltes.
Un mot qui évoquait le commencement désigne donc, presque toujours, une fin : non pas l’ouverture d’une terre neuve, mais la fermeture d’une destination.
Pour aller plus loin.
Pourquoi 1830 ? Le chiffre intrigue : comment la France a-t-elle pu atteindre son minimum forestier à cette date précise, et pourquoi la courbe s’est-elle inversée ensuite ?
Parce qu’avant le charbon, le bois servait à tout. Il chauffait les maisons, cuisait le pain, faisait la marine, les charpentes, les outils, les sabots. Il alimentait surtout les forges, les verreries, les tuileries et les salines, qui en dévoraient des quantités considérables. À cela s’ajoutaient le pâturage des troupeaux en forêt et la récolte des feuilles pour la litière, qui empêchaient les jeunes arbres de s’installer. Une population nombreuse et rurale, sans autre source d’énergie, a mangé sa forêt.
Le redressement n’est donc pas né d’une prise de conscience. Il résulte de la conjonction de causes assez peu vertueuses : le charbon puis le pétrole, qui ont dispensé de brûler du bois ; l’exode rural, qui a vidé les campagnes et libéré les terres difficiles ; l’intensification agricole, qui a concentré la production sur les meilleures ; et, en appoint, de vastes politiques de reboisement, notamment en montagne et dans les Landes.
La conclusion est inconfortable, et il vaut mieux la formuler franchement : la forêt française a été sauvée par les énergies fossiles, et par l’abandon des campagnes. Ce qui est en train de dérégler le climat est aussi ce qui a laissé les arbres revenir. Rien n’oblige à en tirer une morale ; il suffit de ne pas raconter cette histoire à l’envers.
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