Aller au contenu principal
Ne plus se planter
D
Notion

Déchet

Broyat de tiges et de bois en cours de décomposition, dans lequel une jeune pousse a germé. (Photo Manuel Ferreira.)
Broyat de tiges et de bois en cours de décomposition, dans lequel une jeune pousse a germé. (Photo Manuel Ferreira.)

Ce que l’on croit souvent

Les feuilles mortes et les branches tombées sont les déchets de l’arbre : il n’y a qu’à ramasser tout ça et s’en débarrasser.

La vraie définition botanique

Un arbre perd ses feuilles, elles jonchent la pelouse, on les ramasse et on les emporte. Le geste paraît évident, et le mot qui l’accompagne aussi : ce sont des déchets verts. L’expression figure sur les panneaux des déchèteries, dans les règlements municipaux, sur les sacs vendus en jardinerie, et elle est passée dans le droit français sans que personne ne s’en étonne.

Or le mot « déchet » suppose quelque chose dont on s’est débarrassé. Et c’est précisément ce qu’une plante ne sait pas faire.

Une plante ne possède aucun organe d’excrétion. Ni reins, ni foie, ni intestin, ni vessie, ni la moindre glande destinée à évacuer. Un animal filtre son sang en permanence et rejette au-dehors ce qui l’encombre : c’est même l’une des définitions les plus sûres de la vie animale. Une plante n’a rien de tel. Ce qui entre par ses racines et ce que fabrique son métabolisme reste, en principe, à l’intérieur d’elle, pour toujours.

Une objection vient aussitôt, et c’est la bonne : une plante rejette bel et bien quelque chose, en quantité colossale. Le dioxygène. C’est le déchet le plus considérable de l’histoire de la Terre, et nous le respirons.

Encore faut-il savoir d’où il sort. Contrairement à la formule courante, une plante ne transforme pas le gaz carbonique en oxygène : cet oxygène vient de l’eau. La plante casse des molécules d’eau pour leur prendre les électrons dont elle a besoin, et l’oxygène qui lui reste sur les bras est le résidu de cette casse. On l’a démontré en 1941 en donnant à des algues de l’eau marquée à l’oxygène 18 : c’est cette eau-là que l’on a retrouvée dans le gaz dégagé. Le carbone, lui, ne ressort pas : il devient le sucre, la tige, le bois. La plante garde le carbone et jette l’oxygène de l’eau.

Plus dérangeant : cet oxygène gêne la plante. L’enzyme qui capte le gaz carbonique, la RuBisCO, confond régulièrement les deux gaz et saisit une molécule de dioxygène à la place. Il en résulte un composé inutilisable qu’il faut démonter à ses frais, en y laissant du carbone déjà fixé : c’est la photorespiration, qui reprend de l’ordre du quart de la récolte, et davantage par temps chaud. Le végétal se sabote avec son propre rebut.

Ce rejet-là, du reste, ne contredit pas la règle : il la précise. Le dioxygène sort par les stomates, ces pores minuscules de la feuille, par simple diffusion. Aucun organe n’est requis, un gaz s’en va tout seul. Ce qu’une plante ne sait pas faire, c’est évacuer ce qui n’est pas un gaz.

Une nuance s’impose ensuite, car on l’escamote aussi. Les racines relâchent énormément dans le sol : sucres, acides organiques, acides aminés, enzymes. Selon les espèces et les conditions, on estime que 5 à 20 % du carbone fixé par la photosynthèse repart ainsi dans la terre. C’est considérable. Mais ce n’est pas une excrétion, c’est un investissement : la plante nourrit délibérément les bactéries et les champignons qui l’entourent, lesquels lui rendent en eau et en minéraux bien davantage qu’elle ne leur a donné. On ne jette pas ce qu’on paie.

Reste donc la vraie question, celle du solide. Que fait une plante de ce dont elle ne veut plus - un excès de calcium, des produits d’oxydation, des molécules devenues encombrantes ? Elle ne dispose que de trois solutions, et aucune ne consiste à évacuer. Enfermer, enfouir, abandonner.

Enfermer. Chaque cellule végétale contient une vaste poche, la vacuole, qui occupe souvent plus des trois quarts de son volume : le placard de la maison. La plante y relègue ce qui deviendrait toxique en circulant librement. Le calcium excédentaire, par exemple, y est combiné à de l’acide oxalique et précipite en cristaux d’oxalate de calcium - aiguilles, étoiles, sable microscopique selon les espèces. Le voilà mis hors d’état de nuire sous une forme insoluble, sans que rien ne sorte. Détail piquant : ces cristaux servent aussi d’arme. Ce sont eux qui brûlent la bouche de qui goûte un Arum, et eux qui rendent les feuilles de rhubarbe impropres à la consommation alors que les pétioles se mangent sans crainte. Le débarras est devenu l’armurerie.

Enfouir. Un arbre âgé dispose d’un second recours : son propre cœur. Le centre du tronc, le duramen - ou bois de cœur -, n’est fait que de cellules mortes et ne conduit plus rien. L’arbre y accumule tanins, phénols, résines et gommes, ce que les forestiers appellent les extractibles. C’est ce dépôt qui assombrit le cœur du chêne ou du noyer, alors que l’aubier périphérique, encore vivant, reste pâle. Et c’est lui qui rend le bois de cœur imputrescible : les molécules dont l’arbre se défaisait dissuadent les champignons et les insectes. Le cimetière est devenu la charpente.

Schéma d’une coupe de tronc identifiant l’écorce, le liber, le cambium, l’aubier, le duramen et les cernes
L’aubier, périphérique, est le bois vivant qui conduit la sève. Le duramen, au centre, est mort : c’est là que l’arbre relègue ce dont il ne peut se défaire. (Schéma de domaine public.)

Abandonner. C’est la solution principale, et elle est spectaculaire. Un arbre à feuilles caduques fabrique chaque printemps un jeu d’organes neufs qu’il laissera tomber à l’automne. Entre-temps, la feuille aura travaillé - et se sera chargée : elle concentre le calcium, la silice, le manganèse, les produits d’oxydation, tout ce que la sève brute lui a expédié et qui n’en repartira pas.

Avant la chute, l’arbre récupère. Il démonte la chlorophylle et rapatrie l’azote, le phosphore, le potassium, les sucres - souvent plus de la moitié de l’azote de la feuille regagne les rameaux. C’est ce démontage qui produit les couleurs d’automne : les pigments jaunes et orangés étaient là depuis toujours, masqués par le vert. Puis un anneau de cellules se forme à la base du pétiole, et la feuille tombe.

La chute des feuilles est l’excrétion des arbres.

La feuille morte est un sac qu’on a d’abord soigneusement vidé de tout ce qui valait la peine d’être gardé. Un arbre n’urine pas : il défeuille.

Cela vaut aussi pour les résineux, contrairement à ce que suggère le mot « persistant ». Une aiguille de sapin vit trois à sept ans, puis tombe comme les autres. Persistant ne signifie pas qui ne perd rien, mais qui ne perd pas tout en même temps.

Et voici le retournement. Ce que la plante abandonne n’est perdu pour personne. La litière est aussitôt attaquée, fragmentée par les vers et les cloportes, digérée par les champignons et les bactéries, réduite à une matière brune et stable : l’humus. Autrement dit, le sol. Une forêt ne repose pas sur un sol préexistant qu’elle exploiterait : elle fabrique son sol avec ses propres rebuts, année après année, et c’est ce qui lui permet de durer des siècles au même endroit sans s’épuiser. Le déchet d’une génération est la matière première de la suivante.

Et le dioxygène, lui, a fait mieux que fabriquer un sol : il a refait la planète. Pendant les deux premiers milliards d’années de la Terre, l’air n’en contenait pratiquement pas. Les cyanobactéries, puis les plantes, en ont relâché sans discontinuer jusqu’à ce qu’il s’accumule - c’est la Grande Oxydation, il y a environ deux milliards et demi d’années. Pour les êtres vivants de l’époque, tous anaérobies, ce gaz était un poison, et l’immense majorité a disparu. Le plus grand épisode de pollution que la Terre ait connu a été provoqué par un rebut végétal. Ce rebut est l’air que nous respirons : déchet ne dit rien de la matière, seulement de qui la rejette et de qui s’en accommode.

Dans un tel système, le mot « déchet » n’a tout simplement pas de sens. Rien ne s’accumule, rien ne sort du cycle. Il n’existe qu’une seule matière qui entre dans une forêt et n’en ressort jamais, et ce n’est pas la plante qui l’y a mise.

Litière de feuilles mortes au pied d’un mur, dans laquelle est pris un morceau de film plastique blanc
Ces feuilles seront de la terre l’an prochain. Ce plastique sera encore là dans un siècle. (Photo Manuel Ferreira.)

Pour aller plus loin.

L’histoire des sciences a commis sur ce mot une erreur de près d’un siècle.

Les végétaux fabriquent des milliers de molécules dont ils n’ont besoin ni pour respirer, ni pour croître, ni pour se reproduire : alcaloïdes, tanins, terpènes, glucosides, composés phénoliques. Comme elles ne relevaient d’aucune fonction vitale identifiée, les chimistes du XIXe siècle les ont rangées à part sous le nom de métabolites secondaires, avec la seule explication qui leur venait : c’étaient des déchets, des culs-de-sac métaboliques qu’une plante dépourvue de reins ne savait pas éliminer et se contentait de stocker.

Il a fallu attendre la seconde moitié du XXe siècle pour renverser la lecture. Ces molécules sont l’arsenal de la plante : poisons contre les herbivores, fongicides, filtres contre les ultraviolets, signaux d’alarme lancés dans l’air, parfums destinés à recruter des pollinisateurs. La nicotine du tabac, la caféine du caféier, la morphine du pavot, la quinine du quinquina, l’aspirine tirée du saule : toute notre pharmacie, et une bonne part de notre cuisine, sont faites de ce que la science avait pris pour les ordures du monde végétal. Le mot « secondaire », lui, est resté : ces molécules ne sont secondaires que dans l’ordre où on les a comprises.

Un dernier mot, plus terre à terre. En France, brûler ses déchets verts est interdit - au jardin comme sur un chantier -, en vertu du code de l’environnement, et l’infraction est passible d’une amende pouvant atteindre 750 €, sauf dérogation préfectorale dans certaines zones rurales dépourvues de collecte. Le motif invoqué est sanitaire, et il est sérieux : un feu de végétaux humides brûle mal et dégage quantité de particules fines. Mais il y a un second motif, moins souvent dit. Brûler une litière, c’est détruire en une heure ce qui aurait fait de la terre. Le broyage, le paillage et le compostage ne sont pas des pis-aller réglementaires : ils rendent au sol ce qui en venait.

À voir aussi

Une erreur ou une précision à apporter ?

Aidez-nous à affiner cette fiche.

Signaler une erreur