Élagage

Ce que l’on croit souvent
On taille un arbre pour le renforcer, on coupe au ras du tronc pour que la plaie se referme, et on passe du mastic pour la protéger.
La vraie définition botanique
Trois gestes passent pour bienfaisants : tailler un arbre afin qu’il reparte plus vigoureux, couper la branche au ras du tronc pour que la plaie se referme bien, et badigeonner la coupe d’un mastic protecteur. Les trois sont faux, et les deux derniers sont franchement nuisibles.
Tout part d’un principe que ce dictionnaire a posé ailleurs : un arbre ne cicatrise pas. Une peau entaillée redevient de la peau ; un tronc entaillé, jamais. Ce que l’arbre sait faire, c’est isoler chimiquement la zone atteinte pour que la pourriture n’y progresse pas, puis fabriquer un bourrelet qui recouvre lentement la plaie (voir Écorce).
Il en découle une phrase qu’il faut avoir en tête avant de sortir la scie : une taille est une blessure, pas un soin. On ne taille pas un arbre pour lui faire du bien - on le taille quand on a une raison de le faire, et tout l’art consiste alors à limiter les dégâts.
La première question est donc : où couper ? Et la réponse n’est pas celle qu’on croit.
À la base de chaque branche, là où elle rejoint le tronc, se trouvent deux structures discrètes : un léger renflement, le collet, et un pli d’écorce à l’aisselle, la ride d’écorce. Ce n’est pas un simple raccord. C’est une zone de protection, chargée de composés capables de bloquer la progression des champignons, et c’est de là - et de là seulement - que partira le bourrelet chargé de recouvrir la plaie.
Couper au ras du tronc, geste que l’on croit propre, supprime cette zone. On ne fait pas une belle coupe : on retire à l’arbre sa défense au moment précis où il en a besoin, et l’on ouvre une porte au cœur du tronc. La coupe correcte s’arrête juste au-dessus du collet, en le laissant intact.
L’erreur inverse existe aussi, et elle est plus visible : laisser un chicot, un moignon trop long. Le bourrelet ne pouvant partir que du collet, il n’atteindra jamais l’extrémité du moignon. Celui-ci meurt, se fend, pourrit sur place, et la pourriture chemine ensuite vers l’intérieur.

Vient ensuite le mastic, et c’est ici que la bonne intention fait le plus de dégâts. L’idée paraît de bon sens : une plaie ouverte, on la couvre. Sauf qu’un arbre n’est pas un blessé qu’on panse.
Aucun enduit n’empêche la pourriture. C’est le point sur lequel l’arboriculture moderne ne varie pas. Pire, beaucoup de ces produits retardent la fermeture au lieu de l’accélérer, et ceux qui sont à base de dérivés du pétrole tuent les cellules mêmes qui devaient former le bourrelet. On applique un couvercle sur l’endroit précis d’où le recouvrement aurait dû partir.
Et il y a le défaut mécanique, que l’image d’ouverture de cet article montre mieux qu’un raisonnement : le mastic craque. Il sèche, se fendille, se soulève par plaques - mais il adhère encore assez pour retenir l’eau dessous. On a fabriqué exactement ce qu’il fallait éviter : une chambre humide, fermée, contre du bois à nu. Le seul traitement d’une plaie de taille est une coupe correcte, et rien d’autre.
Reste la faute majeure, celle qui condamne un arbre à petit feu : l’étêtage, cette coupe brutale du sommet et des charpentières que l’on présente comme un rajeunissement. Elle ne rajeunit rien.
Elle supprime d’un coup une grande part du feuillage, donc de l’usine à sucres, alors que les racines restent dimensionnées pour l’arbre entier. Elle laisse des plaies larges, en plein bois, loin de tout collet, que l’arbre ne pourra pas recouvrir - autant de colonnes de pourriture qui descendent dans le tronc. Et elle déclenche une repousse spectaculaire de rejets vigoureux, que le propriétaire prend pour une preuve de vigueur alors que c’est une réponse d’urgence (voir Drageon). Ces rejets sont nombreux, serrés, et surtout mal attachés : ils naissent de bourgeons superficiels, sur un bois qui pourrit. Dix ans plus tard, l’arbre est plus haut qu’avant, plus fourni - et bien plus dangereux.
Ce que fait l’arbre, quand on lui en laisse la possibilité, se voit très bien : un bourrelet part du pourtour de la plaie et avance vers le centre de quelques millimètres par an, en couches superposées, jusqu’à recouvrir la blessure sans jamais la réparer.

Un arbre bien taillé n’est donc pas un arbre à qui l’on a beaucoup coupé. C’est un arbre à qui l’on a coupé peu, au bon endroit, et qu’on a ensuite laissé travailler.
Pour aller plus loin.
Une question précède toutes les autres et se pose rarement : faut-il tailler ?
Dans une forêt, personne ne taille, et les arbres n’en portent pas moins des troncs propres sur des mètres de hauteur. C’est qu’ils s’élaguent seuls. À mesure que la canopée se referme, les branches basses ne reçoivent plus assez de lumière pour payer leur propre entretien ; l’arbre cesse de les alimenter, elles meurent, se dessèchent et tombent - à la base, donc au collet, exactement là où il faut. On appelle cela l’élagage naturel, et c’est le seul qui soit fait au bon endroit à tous les coups.
Il faut en tirer la conséquence : la taille répond presque toujours à un besoin humain, non à un besoin de l’arbre. Dégager une ligne électrique, un toit, un passage ; supprimer une branche morte au-dessus d’un lieu fréquenté ; former un fruitier pour qu’il produise à hauteur de main et que la lumière atteigne les fruits. Ce sont de bonnes raisons. « Pour l’aérer », « pour le rajeunir », « parce qu’il est temps » n’en sont pas.
Quant au moment, deux principes suffisent. Les grosses coupes se font hors gel et hors canicule, quand l’arbre a de quoi réagir. Et pour freiner une repousse indésirable plutôt que de l’encourager, on intervient en été, lorsque les réserves sont au plus bas, plutôt qu’en hiver où l’on ne fait que stimuler la vigueur (voir Drageon).
Reste le cas des arbres que l’on taille depuis des siècles au même endroit - saules et frênes têtards, châtaigniers en taillis. Ils semblent contredire tout ce qui précède, et ils ne le contredisent pas : la coupe y revient toujours au même point, sur un bourrelet que l’arbre a fini par constituer, et l’arbre a été conduit ainsi dès sa jeunesse. Un vieil arbre qu’on étête pour la première fois à soixante ans n’entre pas dans cette tradition : il en subit seulement la caricature.
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