Ginkgo

Ce que l’on croit souvent
En automne, le ginkgo laisse tomber de petits fruits jaunes qui sentent affreusement mauvais quand on marche dessus.
La vraie définition botanique
Tout est exact dans cette phrase, sauf un mot - et c’est celui qui compte.
Le ginkgo ne peut pas porter de fruits. Non parce qu’il n’y arrive pas, mais parce qu’il n’a pas l’organe qui en fabrique. Un fruit est un ovaire fécondé puis transformé (voir Fruit) ; or le ginkgo est un gymnosperme, et un gymnosperme n’a pas d’ovaire. Ses ovules sont nus, portés à l’extrémité d’un pédoncule, exposés à l’air.
Ce qui tombe sur les trottoirs est donc un ovule devenu graine, dont l’enveloppe extérieure a tourné charnue et malodorante. Exactement le procédé de la grenade, qui rend charnu le tégument de ses graines (voir Graine) - à ceci près que la grenade, elle, a un ovaire et n’en avait pas besoin.
Et le mot « ovule » est plus juste qu’il n’y paraît.
C’est ici que le ginkgo devient franchement déconcertant. Chez lui, la pollinisation et la fécondation sont séparées de plusieurs mois : le pollen arrive au printemps, la fécondation n’a lieu qu’à la mi-septembre.
Que se passe-t-il entre les deux ? Les travaux récents ont montré que c’est l’arrivée du pollen, et non la fécondation, qui déclenche la transformation du tégument de l’ovule en enveloppe de graine - la différenciation en trois couches, la lignification de la coque, la fabrication des acides gras de la pulpe. Autrement dit : le ginkgo construit l’emballage avant d’avoir le contenu.
Pendant tout l’été, la boule verte puis fauve qui pend à la branche est un ovule tout équipé, charnu, déjà odorant - et vide de tout embryon.
Le dispositif d’accueil du pollen est à l’avenant. L’ovule exsude à son sommet une goutte de pollinisation, minuscule perle de liquide qui capte les grains portés par le vent puis se rétracte en les emportant à l’intérieur. Et si aucun pollen n’arrive - le cas d’un arbre femelle isolé de tout mâle - la plante avorte la totalité de ses ovules après avoir émis cette goutte. La pollinisation n’est donc pas seulement le prélude de la fécondation : c’est le signal qui autorise l’ovule à vivre.

Un arbre dont le sperme nage.
Le 9 septembre 1896, au jardin botanique de Tokyo, Sakugorō Hirase observe au microscope les ovules d’un ginkgo femelle et y voit ce que personne n’attendait chez un arbre : des spermatozoïdes mobiles, ceints de milliers de cils, qui se déplacent par leurs propres moyens pour rejoindre le gamète femelle.
La découverte fit sensation, et pour une raison de fond. Les mousses et les fougères ont des gamètes mâles nageurs, hérités du temps où la reproduction des végétaux exigeait de l’eau (voir Fougère) ; les plantes à graines étaient réputées y avoir renoncé au profit du tube pollinique. Le ginkgo montrait qu’un arbre pouvait garder les deux : le tube et le nageur. Le chaînon manquant était vivant, et il poussait dans un jardin de Tokyo.
Il n’était d’ailleurs pas seul. La même année, un autre botaniste japonais, Seiichirō Ikeno, faisait la même observation chez un cycas (Cycas revoluta). Ce sont donc deux lignées de plantes à graines, et non une, qui ont conservé le gamète nageur - les deux plus anciennes encore vivantes.
Ce trait archaïque a d’ailleurs de quoi égarer : on serait tenté de faire du ginkgo un intermédiaire, une plante « pas tout à fait » gymnosperme. Il n’en est rien. Il existe bien un groupe de ce genre, les progymnospermes - des arbres du Dévonien, comme Archaeopteris, qui possédaient déjà du bois de gymnosperme mais se reproduisaient encore par spores, sans la moindre graine ; ce furent les premiers arbres à former des forêts, et on les tient pour les ancêtres de toutes les plantes à graines. Mais ce groupe est entièrement fossile. Le ginkgo, lui, fait des graines : il est pleinement gymnosperme. C’est son gamète qui a gardé les mœurs d’avant, pas son rang.
Coïncidence de dates : deux ans plus tard, en 1898, Nawaschin établissait la double fécondation des plantes à fleurs. La même décennie de microscopes aura réglé, coup sur coup, la question chez les gymnospermes et chez les angiospermes (voir le billet La fleur féconde deux fois).
Seul de son embranchement.
Le ginkgo n’a pas de cousins. Ginkgo biloba est l’unique espèce vivante d’un genre unique, dans une famille unique, un ordre unique, une classe unique et un embranchement unique - les Ginkgophytes. Toutes les autres branches de cet arbre généalogique sont fossiles.
C’est une situation sans équivalent chez les végétaux, et elle rend concret ce que les rangs de la classification ont d’arbitraire (voir Espèce) : ici, six niveaux hiérarchiques ne contiennent chacun qu’un seul occupant, parce que tous les autres sont morts.
Un mot de prudence, enfin. Les graines de ginkgo, débarrassées de leur pulpe et grillées, sont un mets d’Asie orientale - le ginnan. Mais la pulpe est irritante pour la peau, et l’amande contient une molécule antivitaminique qui, consommée en quantité, provoque des accidents neurologiques, surtout chez l’enfant. Ce n’est pas une friandise à ramasser en promenade.
Pour aller plus loin : l’arbre qui a survécu à son propre monde.
Des feuilles en éventail identiques à celles que vous voyez aujourd’hui figurent dans des roches vieilles de plus de cent cinquante millions d’années. Le ginkgo poussait sous les pieds des dinosaures, sur tous les continents, en de nombreuses espèces. Puis les plantes à fleurs sont arrivées, et il a reculé partout.
À l’époque moderne, il n’en restait plus rien - ou presque. L’arbre ne devait sa survie qu’à un accident culturel : les moines chinois le cultivaient dans les enceintes des temples, pour ses graines et pour sa longévité, sans se douter qu’ils tenaient le dernier représentant d’une lignée entière. On l’a longtemps cru inconnu à l’état sauvage, et la question de savoir s’il subsiste des populations vraiment naturelles, dans quelques vallées du sud-ouest de la Chine, n’est pas complètement tranchée.
Ce que Darwin appelait un fossile vivant a donc failli disparaître, et c’est un usage religieux qui l’a sauvé.
La suite tient du paradoxe. Ce rescapé du Jurassique s’est révélé remarquablement adapté à la ville - indifférent à la pollution, aux sols compactés, aux parasites, au sel de déneigement - au point d’être aujourd’hui planté par milliers dans les avenues du monde entier. Il a même survécu à des choses qu’aucun arbre n’aurait dû supporter : quelques ginkgos poussant à faible distance de l’hypocentre du bombardement d’Hiroshima ont rejeté dès l’année suivante, et vivent toujours.
Il y a quelque chose de vertigineux à passer devant l’un d’eux sur un boulevard. Cet arbre de mobilier urbain, planté entre deux places de stationnement, appartient à un embranchement dont il est le dernier survivant, et ses gamètes mâles nagent encore, comme ceux d’une fougère, dans une goutte d’eau que l’ovule fabrique exprès pour eux.
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