Herbe

Ce que l’on croit souvent
L’herbe, c’est le vert qui pousse dans les prés et sur les pelouses : le bas, le banal, ce qu’on tond ou qu’on arrache.
La vraie définition botanique
Ce dictionnaire a une fiche Arbre. Il lui manquait son pendant, et l’oubli est révélateur : on écrit volontiers sur les arbres, rarement sur l’herbe, parce que l’herbe est ce dont on ne parle pas.
Or le mot rétrécit à chaque fois qu’on l’emploie.
En botanique, une herbe est toute plante dont les parties aériennes ne se lignifient pas durablement - ce qui représente l’immense majorité des plantes à fleurs. Dans la conversation, « l’herbe » désigne le vert d’un pré, c’est-à-dire une seule famille, les graminées. Et dans un sac de semences pour gazon, elle se réduit à trois ou quatre espèces sélectionnées : ray-grass, fétuque, pâturin.
Du règne végétal presque entier à quatre noms sur un sachet. C’est le même mot.
Ce que « herbe » veut dire en botanique.
Le point important tient en une phrase : « herbe » n’est pas un groupe de plantes, c’est une manière de pousser. Ce n’est pas une famille, pas un genre, pas une lignée - c’est ce que les botanistes appellent un port.
Et le critère qui sépare l’herbe du bois n’est ni la taille ni la dureté : il est histologique.
Toutes les plantes possèdent des méristèmes primaires, dits organogènes parce qu’ils fabriquent des organes - feuilles, tiges, racines - et qu’ils allongent la plante. Certaines possèdent en plus des méristèmes secondaires, dits histogènes parce qu’ils fabriquent des tissus : le cambium et le phellogène. Ceux-là ne rallongent rien, ils épaississent - année après année, jusqu’à transformer une tige en tronc. Car un tronc n’est rien d’autre qu’une tige qui a grossi (voir Tige, voir Arbre).
Une herbe n’a pas de méristèmes secondaires, ou n’en a qu’une activité brève et limitée. Elle peut donc s’allonger autant qu’elle veut ; elle ne s’épaissira pas.
La conséquence est visible : ses tiges ne s’épaississent pas d’année en année, elles restent souples, et le plus souvent elles meurent à la mauvaise saison tandis que la plante subsiste sous terre, en racine, en bulbe ou en rhizome.
Toute la différence est là : l’arbre capitalise, l’herbe recommence.
Conséquence : presque tout est herbe.
Le blé, le riz et le maïs sont des herbes. Le pissenlit, l’ortie, la tomate, la pomme de terre, le tournesol sont des herbes. Le nénuphar est une herbe. Les orchidées de nos prés sont des herbes. Le safran, le lys, la tulipe, le chrysanthème sont des herbes.
Et cela vaut aussi pour ce que personne n’appellerait ainsi.

Regardez maintenant la photographie qui ouvre cette fiche. Le blé est de l’herbe, personne n’en doute. Le coquelicot qui pousse entre les épis n’est pas de l’herbe, tout le monde en conviendra. Botaniquement, les deux le sont exactement au même titre - et rien ne les sépare que la forme de leurs fleurs et le fait que nous mangions l’un.
Comment nous choisissons, sans le savoir.
Si le critère n’est pas botanique, quel est-il ? En observant l’usage, on en trouve trois, et ils se cumulent. Est appelée « herbe » une plante qui est petite, qui n’a pas de grande fleur voyante, et qui gêne ou n’a pas d’emploi.
Aucun des trois n’a le moindre fondement. Le premier est une question de taille, le deuxième une question de goût, le troisième une question d’intention humaine - c’est d’ailleurs tout le sujet de la « mauvaise herbe », qui n’existe pas davantage (voir Chiendent).
Le mot « herbe » est donc, dans l’usage, un fourre-tout du désintérêt : il désigne ce qu’on ne prend pas la peine de nommer.
Et certaines herbes sont énormes.
C’est le meilleur remède contre l’idée que l’herbe serait petite par nature. Le bambou monte à vingt mètres et sert à bâtir des échafaudages : c’est une herbe (voir Bambou). Les monocotylédones comme lui n’ont aucun méristème secondaire : un chaume de bambou sort de terre à son diamètre définitif et ne grossira jamais. Le bananier aussi, dont le faux tronc n’est pas une tige mais un cylindre de gaines de feuilles emboîtées (voir Tige). Une plante de six mètres, et pas un gramme de bois.
Pour aller plus loin : ni deux catégories, ni deux camps.
On imagine volontiers que les plantes se répartissent en deux familles - les ligneuses d’un côté, les herbacées de l’autre - et que la nature aurait tranché une fois pour toutes. C’est faux, et la démonstration est spectaculaire.
D’abord, un renversement de perspective : les plantes à fleurs sont ancestralement ligneuses. L’herbe n’est donc pas l’état de départ dont certaines lignées se seraient élevées jusqu’à l’arbre. C’est l’inverse : l’herbe est une perte, l’abandon d’une charpente que les ancêtres savaient construire. Renoncer au bois, c’est renoncer à durer, mais c’est aussi pousser vite, fleurir dans l’année et traverser les hivers sous terre.
Ensuite, et c’est le plus étonnant : certaines herbes redeviennent des arbres.
Le phénomène porte un nom, le ligneux insulaire, et il se produit sur les îles. Une plante herbacée du continent y débarque, s’y installe, et sa descendance se met à fabriquer du bois. Sur les seules îles Canaries, la transition s’est produite au moins trente-huit fois, dans des lignées sans rapport entre elles.
Le résultat déconcerte. Il existe aux Canaries des vipérines arborescentes, alors que toutes leurs cousines méditerranéennes sont des herbes de bord de chemin. Il existe des laitues devenues des arbustes de plusieurs mètres. À Hawaï, ce sont des violettes qui ont pris le port ligneux.
Une violette qui devient un arbre : voilà qui règle la question. « Herbe » et « arbre » ne sont pas deux sortes de plantes, mais deux états entre lesquels une lignée circule, selon ce que le climat et l’isolement lui rendent avantageux.
Ce que nous appelons de l’herbe, ce n’est donc ni un groupe, ni un rang, ni même une catégorie stable. C’est une façon de vivre - et, dans notre bouche, une façon de ne pas regarder.
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