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Ne plus se planter
H
Plante

Hysope

Épis dressés de fleurs bleu-violet de l’hysope officinale, portés par des tiges à feuilles étroites et opposées. (Photo T. Kebert, CC BY-SA 4.0.)
Épis dressés de fleurs bleu-violet de l’hysope officinale, portés par des tiges à feuilles étroites et opposées. (Photo T. Kebert, CC BY-SA 4.0.)

Ce que l’on croit souvent

L’hysope est la plante purificatrice de la Bible - « Purge-moi avec l’hysope, et je serai pur. » Une herbe sacrée, et forcément douce.

La vraie définition botanique

« Purge-moi avec l’hysope, et je serai pur. » Le psaume a fait de cette plante l’emblème même de la purification, et le mot a gardé cette lumière : une herbe sacrée, ancienne, bienfaisante.

Deux choses clochent. La plante du psaume n’est pas la nôtre. Et la nôtre n’est pas une plante, mais plusieurs.

L’hysope de la Bible ne pousse pas en Terre sainte.

Du moins pas celle que nous appelons ainsi. L’hysope officinale (Hyssopus officinalis) est une plante d’Europe méridionale. Elle ne croît pas spontanément au Levant - ce qui la rend peu vraisemblable pour une herbe que les textes décrivent comme commune, locale, et facile à réunir en bouquet.

Or l’usage rituel est précis : l’ezov hébreu sert à asperger. On en fait un faisceau que l’on trempe et dont on secoue le liquide. Il y faut donc une plante souple, feuillue, capable de retenir l’eau - et non un petit sous-arbrisseau raide à feuilles étroites.

Touffe basse et dense d’Origanum syriacum aux feuilles arrondies et duveteuses, poussant en pleine terre parmi des coquelicots
Voici l’hysope de la Bible : Origanum syriacum, photographiée dans les monts de Judée. Feuilles arrondies, souples, duveteuses, en touffe dense - de quoi faire un bouquet qui retient l’eau. C’est l’ezov des textes hébreux, et vous la connaissez sous un autre nom : c’est l’herbe du za’atar. (Photo Davidbena, CC BY-SA 4.0.)

La plupart des botanistes et des exégètes identifient aujourd’hui l’ezov à cet origan de Syrie, qui pousse sur les terrains rocailleux du Proche-Orient. Ce n’est pas une hypothèse récente : Maïmonide et Saadia Gaon disaient déjà la même chose, il y a huit et onze siècles.

Comment le mot a-t-il changé de plante ? En voyageant. L’hébreu ezov et le grec hyssopos ont vraisemblablement une origine commune ; le grec passe au latin hyssopus, puis au français. Et quelque part sur ce trajet, le mot s’est posé sur une plante d’Europe que les auteurs du texte n’avaient jamais vue. Ce dictionnaire a déjà rencontré ce mécanisme, avec le nom grec de la guimauve devenu celui d’un genre tropical (voir Hibiscus).

Et notre hysope, à son tour, n’est pas une seule plante.

Le genre Hyssopus ne compte qu’une espèce, mais elle est extrêmement polymorphe. Les botanistes y distinguent quatre sous-espèces - officinalis, canescens, montanus et pilifer (aussi nommée aristatus) - séparées surtout par le port, la pilosité des feuilles et la couleur des fleurs. À quoi s’ajoute, à l’intérieur de la sous-espèce officinalis, la variété decumbens.

Ces cases ne sont d’ailleurs pas admises par tous : plusieurs auteurs ne reconnaissent aucun rang à l’intérieur de l’espèce, tenant ces variations pour de simples réponses aux conditions locales. Le désaccord ne porte donc pas sur l’étiquette à coller, mais sur l’existence même des tiroirs.

Ce flottement aurait peu d’importance si l’une de ces plantes n’était pas dangereuse.

L’huile essentielle de l’hysope officinale titre jusqu’à 80 % de cétones - pinocamphone et isopinocamphone -, ce qui la rend neurotoxique, épileptogène et abortive. D’autres hysopes, dominées par le 1,8-cinéole, n’en contiennent que quelques pour cent et ne présentent pas ce danger.

Et le commerce ajoute sa propre confusion. Sous le nom d’« hysope couchée » - celle que l’on présente comme sans danger - on vend selon les maisons une subsp. montanus ou une var. decumbens. Même nom français, même usage, deux positions taxonomiques différentes.

Voilà pourquoi l’étiquette d’un flacon d’hysope demande d’être lue de près : le nom seul ne suffit pas à savoir ce qu’il y a dedans, et il faut y ajouter l’organe, la provenance et l’analyse (voir Huile essentielle, voir Chémotype).

Dernier renversement, et il est complet.

La plante que le psaume associe à la purification a été écartée des pharmacopées européenne et helvétique, précisément en raison des risques liés à la pinocamphone et à l’isopinocamphone. Elle demeure en vente libre, et se retrouve dans des bonbons, des thés glacés et des liqueurs.

L’herbe que l’on croyait douce parce qu’elle est sacrée est donc, selon le taxon et la provenance, l’une des plus chargées en cétones de nos jardins. Et l’herbe réellement citée par les textes, elle, est celle que l’on saupoudre aujourd’hui sur le pain.


Pour aller plus loin : une hysope fabriquée à Conthey.

Il existe une hysope qui n’a poussé nulle part avant qu’on ne la fabrique. Elle s’appelle « Perlay », et son histoire dit bien ce qu’est une variété.

Dans les années 1980, la station fédérale suisse de recherches agronomiques - Agroscope, au Centre des Fougères, à Conthey en Valais - cherche une hysope cultivable. Elle essaie d’abord l’hysope indigène du Valais, la sous-espèce canescens, plus aromatique et mieux adaptée à la sécheresse. Mais celle-ci se révèle très sensible à un champignon, le Sclerotinia, qui ravage les cultures trop arrosées.

La solution sera un croisement : un clone valaisan de canescens marié à un clone hongrois de la sous-espèce officinalis. Comme l’autofécondation est prioritaire chez cette plante, il a fallu castrer les étamines à la main, fleur par fleur, sur le pied retenu comme femelle. Le nom de la variété vient de ses deux premiers responsables, Perraudin et Darbellay.

Et voici ce que les analyses donnent, sur les échantillons publiés :

  • ssp. canescens du Valais : 59,4 % de pinocamphone ;
  • ssp. officinalis de Hongrie : 46,0 % d’isopinocamphone ;
  • variété « Perlay » : 52,3 % de pinocamphone et 25,2 % d’isopinocamphone.

Autrement dit, l’hybride cumule les deux, et se retrouve plus chargé en cétones que l’un ou l’autre de ses parents. Ce n’était pas le but recherché - on cherchait la vigueur et la résistance à la maladie -, mais c’est le résultat obtenu.

Deux leçons s’y trouvent. La première tient au mot variété : « Perlay » n’est pas un rang botanique découvert dans la nature, c’est un produit de sélection, daté, nommé d’après deux personnes, et multiplié par bouturage (voir Espèce).

La seconde est plus utile encore. Le canescens valaisan titre près de 60 % de pinocamphone, alors que la même sous-espèce cultivée dans les Alpes-Maritimes passe pour douce et riche en eucalyptol. Même sous-espèce, deux provenances, deux huiles opposées. C’est pourquoi, sur une plante comme celle-ci, le lieu d’origine n’est pas un détail d’étiquette : c’est un élément de sécurité.

À ne pas confondre

  • Hysope officinaleHyssopus officinalis subsp. officinalis

    Celle des jardins européens. Son huile titre jusqu’à 80 % de cétones : neurotoxique, épileptogène et abortive

  • Hysope couchéeH. officinalis subsp. montanus, ou var. decumbens selon les auteurs

    Le même nom français pour deux positions taxonomiques différentes. Dominée par le 1,8-cinéole et le linalol, sans danger comparable

  • Hysope de la BibleOriganum syriacum

    L’ezov des textes hébreux : un origan du Proche-Orient, l’herbe du za’atar. Aucune parenté de genre avec l’hysope européenne

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