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Plante

Myrtille

Rameau de myrtillier acheté en graineterie : c’est la myrtille américaine (Vaccinium corymbosum), pas la myrtille sauvage d’Europe. (Photo Manuel Ferreira.)
Rameau de myrtillier acheté en graineterie : c’est la myrtille américaine (Vaccinium corymbosum), pas la myrtille sauvage d’Europe. (Photo Manuel Ferreira.)

Ce que l’on croit souvent

La myrtille, c’est le petit fruit bleu-noir qu’on cueille en montagne - et c’est le même que celui qu’on achète en barquette.

La vraie définition botanique

Pourquoi un article sur la myrtille ? Le mot paraît sans mystère, et le fruit sans ambiguïté. Où serait l’erreur ?

Ici : « myrtille » ne désigne pas une espèce. Celle qu’on cueille en montagne et celle qu’on achète en barquette sont deux plantes différentes, venues de deux continents.

Et ce n’est pas un faux ami comme le dictionnaire en rencontre tant. Les deux sont bel et bien du même genre, Vaccinium : le nom est juste au rang du genre, et faux au rang de l’espèce. Le cas est plus retors qu’une homonymie - il n’y a rien à redresser dans le mot, seulement à préciser.

Et cela se vérifie en trois secondes, avec un couteau.

Coupez un fruit en deux et regardez la chair. Si elle est rouge-violet jusqu’au cœur, c’est la myrtille sauvage d’Europe, Vaccinium myrtillus. Si elle est blanche ou verdâtre sous une peau bleue, c’est la myrtille américaine, Vaccinium corymbosum. Et c’est presque toujours la seconde que l’on achète.

Le même essai se fait sans couteau : regardez votre bouche. La sauvage teint la langue, les lèvres et les doigts ; l’américaine ne teint rien.

La différence tient à un pigment, et à l’endroit où il se trouve. Les deux fruits ont une peau chargée d’anthocyanes, les pigments bleu-violet (voir Chimie). Mais chez la sauvage, la chair en est chargée aussi ; chez l’américaine, elle en est presque dépourvue. D’où la tache - et d’où le fait que les travaux qui portent sur « la myrtille » concernent le plus souvent l’espèce sauvage, pas celle du commerce.

Les deux plantes ne se ressemblent pas davantage.

La myrtille sauvage est un sous-arbrisseau de 35 à 60 cm qui tapisse le sol des forêts et des landes acides. Ses rameaux sont verts et anguleux - trois arêtes vives qu’on sent en les roulant entre les doigts -, ses feuilles font un à trois centimètres, et ses fleurs pendent seules ou par deux.

Tapis de myrtille sauvage au sol d’une forêt, petites feuilles et fruits noirs épars sur des rameaux verts
La myrtille sauvage, Vaccinium myrtillus, au sol d’une forêt norvégienne. Rien d’un buisson de jardin : elle rampe, ses feuilles tiennent entre deux doigts, et ses fruits sont petits et dispersés. (Photo Ryan Hodnett, CC BY-SA 4.0.)

L’américaine, elle, monte de 1,5 à 2,4 mètres. Ses rameaux sont ronds, ses feuilles bien plus grandes, et ses fleurs sont groupées en grappes pendantes - ce que dit son nom d’espèce, corymbosum, et que traduit l’un de ses noms français, « bleuet en corymbes ». Elle est plus productive, ses fruits sont plus gros et se conservent mieux : c’est pourquoi elle a pris toute la place, dans les vergers comme dans les jardineries.

Regardez la photographie en tête de cet article, prise dans un jardin de Saône-et-Loire sur un plant acheté en graineterie sous le nom de « myrtillier ». Les feuilles font plusieurs centimètres et le rameau est rond : c’est Vaccinium corymbosum. Le vendeur n’a pas menti - « myrtille américaine » est un nom français parfaitement reçu. Simplement, ce n’est pas l’espèce que le mot évoque quand on pense à la montagne.

Et le nom est plus emmêlé encore.

La même plante s’appelle, selon les catalogues, myrtille américaine, myrtille arbustive, grande myrtille, bleuet en corymbes, et bleuet géant au Canada. Cinq noms pour une espèce.

En face, la sauvage n’est pas mieux lotie : les flores l’appellent aussi airelle myrtille, et les régions maurette ou brimbelle. Or « airelle » sert également à Vaccinium vitis-idaea, l’airelle rouge, qui est une troisième espèce.

Quant au mot bleuet, il traverse l’Atlantique et change de plante en chemin : au Québec c’est une myrtille, en France c’est Cyanus segetum, la fleur bleue des moissons, une Astéracée sans le moindre rapport (voir Coquelicot) - longtemps rangée parmi les centaurées, sous le nom de Centaurea cyanus.

Un seul genre, une dizaine de mots, et pas une correspondance nette. Le nom s’arrête au genre : il dit un air de famille et un usage, jamais l’espèce.

Une chose au moins ne trompe pas : la myrtille est une baie, au sens strict - un fruit charnu dont les graines sont libres dans la pulpe (voir Baie). Pour une fois, le langage courant tombe juste.

Pour résumer :

  • Chair violette = la sauvage d’Europe (V. myrtillus) ; chair blanche = l’américaine (V. corymbosum).
  • Rameaux verts et anguleux, feuilles d’un à trois centimètres, 60 cm au plus = la sauvage.
  • Rameaux ronds, grandes feuilles, buisson de deux mètres = l’américaine.
  • « Myrtille », « airelle », « bleuet » : aucun de ces mots ne désigne une seule espèce.

Pour aller plus loin : la myrtille et les pilotes de la Royal Air Force.

Une croyance tenace veut que la myrtille améliore la vision nocturne. Elle a une origine datée, et ce n’est pas une observation de botaniste.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, on raconta que les pilotes de chasse britanniques devaient leurs interceptions nocturnes à la confiture de myrtille de leur ration. L’histoire circula, et elle dure encore sur les boîtes de compléments alimentaires.

Or rien n’atteste que ces pilotes en aient jamais mangé, et les historiens tiennent largement le récit pour ce qu’il était : une couverture, destinée à détourner l’attention de la vraie raison des succès nocturnes - le radar embarqué, que l’on ne tenait pas à annoncer.

Quant à l’effet lui-même, une revue systématique des essais contre placebo, publiée en 2004 dans Survey of Ophthalmology, n’a trouvé aucune preuve crédible d’une amélioration de la vision nocturne chez l’adulte en bonne santé.

Il reste une ironie. Si l’on voulait malgré tout tenter l’expérience, encore faudrait-il la bonne plante : les anthocyanes qu’on invoque sont dans la chair de la sauvage, et c’est l’américaine que l’on trouve en barquette.

À ne pas confondre

  • MyrtilleVaccinium myrtillus

    La sauvage d’Europe. 35 à 60 cm, rameaux verts et anguleux, petites feuilles, chair violette

  • Myrtille américaineVaccinium corymbosum

    Celle des jardins et des barquettes. Dite aussi myrtille arbustive, grande myrtille, bleuet en corymbes. 1,5 à 2,4 m, rameaux ronds, grandes feuilles, chair blanche

  • Airelle rougeVaccinium vitis-idaea

    Même genre, fruit rouge et acide. Mais « airelle » désigne aussi la myrtille sauvage

  • Bleuet des champsCyanus segetum

    Aucun rapport - l’herbacée bleue des moissons, longtemps nommée Centaurea cyanus (voir Coquelicot)

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