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Ne plus se planter
P
Notion

Plante

Au bord du trottoir, des plantes poussent dans la poussière du caniveau. On y a jeté une canette et des mégots. Elles sont vivantes ; rien ne le dit à celui qui passe. (Photo Manuel Ferreira.)
Au bord du trottoir, des plantes poussent dans la poussière du caniveau. On y a jeté une canette et des mégots. Elles sont vivantes ; rien ne le dit à celui qui passe. (Photo Manuel Ferreira.)

Ce que l’on croit souvent

Est une plante tout ce qui pousse sans bouger : champignons, mousses, algues, lichens, coraux. Et c’est du décor.

La vraie définition botanique

Pourquoi un article sur la plante ? Parce que ce dictionnaire emploie le mot dans presque chacune de ses fiches sans l’avoir jamais défini. Et parce qu’on y range, dans la conversation courante, à peu près tout ce qui pousse sans se déplacer - le champignon, le lichen, l’algue, parfois le corail.

Commençons donc par l’autre bout : par ce qui n’en est pas.

Quatre faux membres.

Le champignon n’est pas une plante. Il ne fabrique pas sa nourriture : il la prend, comme nous, en décomposant ou en parasitant. Sa paroi n’est pas de cellulose mais de chitine, la matière des carapaces d’insectes, et il stocke son énergie en glycogène, comme nous encore. Il forme un règne à lui seul (voir Champignon).

L’algue bleue n’est ni une algue ni une plante : c’est une bactérie. Pas de noyau, pas de chloroplaste, aucun des organites d’une cellule végétale (voir Algue).

Le lichen n’est pas davantage une plante, et il n’est même pas un individu : c’est une association entre un champignon et une algue, qui forme ensemble un troisième organisme (voir Lichen).

Gros plan sur un tapis de mousse vert doré, avec de fines tiges feuillées, d’où émergent des rameaux gris-vert ramifiés et creux appartenant à un lichen
Sur la même pierre, deux êtres que l’on range ensemble à tort. Le tapis vert doré est une mousse : une vraie plante, avec ses tiges et ses petites feuilles. Les rameaux gris-vert qui s’en échappent sont un lichen : ni une plante, ni même un individu. (Photo Manuel Ferreira, Portugal.)

Le corail, enfin, est un animal, proche des méduses et des anémones de mer. Sa forme de buisson et son immobilité l’ont fait prendre pour une plante pendant des siècles.

Corail rouge sous l’eau : un rameau dur rouge vif d’où sortent de petits polypes blancs en forme d’étoile à huit branches
Le corail rouge (Corallium rubrum) : un rameau, donc une plante ? Non. Chacune de ces petites étoiles blanches est un animal, un polype qui sort pour attraper sa nourriture. (Photo Géry Parent, CC BY-SA 3.0.)

Ce qui reste tient à une capture.

Une fois ces quatre-là écartés, que reste-t-il de commun entre une mousse, un chêne, une fougère et une algue verte ? Une ascendance, et une seule.

Il y a plus d’un milliard d’années, une cellule en a avalé une autre sans la digérer : une cyanobactérie, capable de photosynthèse, qui s’est installée à demeure. Elle est devenue le chloroplaste, et l’on voit encore la capture à deux signes : le chloroplaste a gardé son propre ADN et une double membrane. La fiche Algue raconte cette histoire en détail (voir Algue).

Toutes les plantes descendent de cette capture unique. C’est ce qui les réunit, bien mieux que la couleur verte ou l’immobilité. Et c’est ce qui leur donne leurs autres traits communs : une paroi de cellulose autour de chaque cellule, et l’amidon comme réserve.

Tous les êtres dont le plaste descend directement de cette capture forment une seule famille. Les botanistes français, à la suite de Marc-André Selosse, l’appellent la lignée verte. Elle compte trois branches : les algues rouges, les algues vertes - d’où sont sorties toutes les plantes terrestres - et un petit groupe d’algues unicellulaires, les glaucocystophytes.

Algues rouges et algues vertes sont donc bien cousines, issues du même ancêtre capturé. Mais cousines seulement : leur pigment principal diffère, et la réserve d’amidon, elle aussi, s’est séparée. Les vertes la stockent dans le plaste ; les rouges, en dehors.

Attention toutefois au vocabulaire : « lignée verte » s’emploie aussi, chez d’autres auteurs, pour les seules plantes vertes, algues rouges exclues. « Plante » et « lignée verte » ne recouvrent donc pas toujours les mêmes organismes. Ce qui ne varie pas, en revanche, c’est l’ancêtre commun.

Arbre de parenté simplifié : depuis un tronc commun partent les eubactéries et les archébactéries, puis, chez les eucaryotes, la lignée verte (plantes terrestres et algues vertes réunies sous le nom de chlorobiontes, avec les algues rouges), puis les algues brunes, puis les champignons et les animaux, enfin les euglènes et les autres protistes
Où passent les frontières. La lignée verte réunit les plantes terrestres, les algues vertes et les algues rouges. Les algues brunes sont ailleurs, et les champignons sont du côté des animaux. (Schéma du site, d’après la classification de M.-A. Selosse.)

Et ce qui ne varie pas non plus, c’est l’exclusion des algues brunes, laminaires et fucus compris. Celles-là sont tout autre chose : elles ont acquis la photosynthèse par une autre voie, bien plus tard, et ne descendent pas de la capture fondatrice (voir Algue).

Et celles qui ont tout perdu.

Une objection vient aussitôt : et les plantes sans chlorophylle ? L’orobanche et la cuscute ne fabriquent plus rien. Elles se branchent sur les circuits d’une autre plante et lui prennent tout (voir Gui).

Elles restent pourtant des plantes, et à bon droit : une famille ne se quitte pas en cessant d’exercer le métier. Elles ont des fleurs, des graines, des cellules à paroi de cellulose, et jusque dans leur ADN les restes du chloroplaste hérité. Les classifications les rangent d’ailleurs sans hésiter parmi les plantes vertes, avec la mention qu’elles ont perdu leur autonomie en second. Ce qui fait la plante n’est donc pas la photosynthèse elle-même, mais l’héritage de la capture - même quand il n’en reste que les meubles.

Et les carnivores ?

Même réponse, et elle surprend davantage. La dionée, le droséra, les urnes du Nepenthes sont des plantes à part entière, et elles font leur photosynthèse comme les autres.

Car l’insecte ne leur sert pas de nourriture au sens où nous l’entendons : leur carbone, elles le prennent toujours dans l’air. Ce qu’elles tirent de leur proie, c’est surtout l’azote, et quelques sels minéraux - ce qu’une plante ordinaire puise par ses racines. Ces espèces poussent dans des tourbières et des sols pauvres où l’azote manque : elles le cherchent donc en l’air, puisqu’il n’est pas dans le sol. Darwin y a consacré un livre entier, en 1875.

Une plante carnivore n’est donc pas une plante qui se prendrait pour un animal. C’est une plante qui a trouvé son engrais ailleurs.

Une plante n’est pas un décor.

Reste le plus important, et ce n’est pas une question de classement.

Une plante est un organisme vivant à part entière. Elle perçoit la lumière, la gravité, le toucher, l’humidité, la chimie du sol, ses blessures, la présence de ses voisines - et elle y répond, sans centre ni chef d’orchestre, la plante entière étant à la fois l’organe et la réponse (voir Cerveau).

La langue courante, elle, en retient peu de chose. On dit « des fleurs » pour désigner la plante entière, racines comprises (voir Fleur) : un seul organe, et le plus voyant, tient lieu de l’être. On dit « une mauvaise herbe » de celle qui pousse au mauvais endroit (voir Chiendent). Et l’on dit « une simple plante » - l’adjectif est révélateur - de ce qui n’est ni comestible, ni décoratif, ni gênant. Comme si le reste ne méritait pas qu’on s’y arrête.

Coussin de mousse vif éclairé par le soleil rasant, hérissé de fines tiges rousses portant chacune une capsule dressée
Une plante entière, que personne ne regarde. Ce coussin de mousse a ses tiges, ses feuilles, et ces fines soies dressées qui portent chacune une capsule pleine de spores. Ni fleur, ni graine, ni utilité : rien qui retienne l’œil, et pourtant tout un être vivant. (Photo Manuel Ferreira.)

Nous en tirons alors une conclusion étrange : puisqu’elle ne bouge pas et ne crie pas, elle ne serait pas tout à fait là. D’où ce geste que tout le monde a vu faire, et que beaucoup font sans y penser : jeter ses déchets dessus. Un mégot au pied d’un arbre, une canette dans une haie, des gravats sur un massif. On ne le ferait pas sur un chien.

La plante ne proteste pas. Elle encaisse. Et l’on peut mesurer ce qu’elle encaisse : une étude publiée en 2019 a planté du trèfle et du ray-grass dans un sol contenant des mégots. Chez le trèfle, la germination a baissé de 27 %, les pousses de 28 %, et la masse des racines de 57 %. Les filtres non fumés faisaient presque autant de dégâts que les autres : ce n’est donc pas seulement le tabac, c’est le filtre lui-même, fait d’une matière plastique.

Tas de gravats de béton cassé déposé au pied d’un tronc d’arbre, parmi les herbes sèches et les feuilles mortes
Des gravats déposés au pied d’un arbre. Le tronc continuera de grossir, les racines de chercher l’eau sous le tas. Ce que l’on prend pour un support est un être vivant qui n’a pas la ressource de s’écarter. (Photo Manuel Ferreira.)

C’est peut-être là, plus que dans la classification, que se tient l’idée reçue la plus coûteuse : confondre une plante avec un objet.

Pour résumer :

  • Ne sont pas des plantes : le champignon (règne à part), l’algue bleue (bactérie), le lichen (association), le corail (animal).
  • Les plantes descendent toutes d’une capture unique : une cyanobactérie devenue chloroplaste. D’où la paroi de cellulose et l’amidon.
  • Cette parenté, la lignée verte, inclut les algues vertes et rouges, mais pas les algues brunes.
  • Une plante privée de chlorophylle, comme l’orobanche, reste une plante : c’est l’ascendance qui compte.
  • Et une plante est un organisme vivant à part entière, qui perçoit et répond - pas un décor, pas une poubelle.

Pour aller plus loin : petite histoire d’une idée.

L’idée que nous nous faisons des plantes a beaucoup bougé, et toujours dans le même sens : en leur reconnaissant un peu plus de vie.

Aristote leur accorde une « âme végétative », la plus basse de trois : elle se nourrit, grandit et se reproduit, sans sentir ni penser. Son élève Théophraste leur consacre le premier traité de botanique, et on le tient pour le père de la discipline.

Vingt siècles plus tard, en 1735, Linné résume encore le monde en une phrase du même esprit : « Les pierres croissent. Les végétaux croissent et vivent. Les animaux croissent, vivent et sentent. » La plante est vivante, donc, mais sans perception.

Les frontières, elles, ont bougé une à une. En 1727, le médecin Jean-André Peyssonnel soutient que le corail est un animal : l’Académie des sciences le rejette, et il faudra plus de quinze ans pour qu’on lui donne raison. En 1969, les champignons sortent à leur tour du règne végétal, où la botanique les logeait encore.

Et la sexualité ? Camerarius la démontre chez les plantes en 1694. Quand Linné en fait la clé de sa classification, le scandale éclate : en 1737, le botaniste Siegesbeck demande qui pourra instruire la jeunesse « sans scandale dans un système aussi voluptueux », et juge impensable que Dieu ait admis pareille « prostitution honteuse » pour propager le règne végétal.

On voulait bien que les plantes poussent. Qu’elles s’accouplent, c’était déjà trop.

À ne pas confondre

  • Champignon de ParisAgaricus bisporus

    Pas une plante. Un règne à part, plus proche de l’animal : ni chlorophylle, ni cellulose (voir Champignon)

  • Algue bleueNostoc commune

    Ni algue ni plante : une bactérie, sans noyau ni chloroplaste (voir Algue)

  • Corail rougeCorallium rubrum

    Un animal, cousin des méduses - longtemps rangé parmi les plantes

  • Fougère mâleDryopteris filix-mas

    Une plante, bien qu’elle n’ait ni fleur, ni fruit, ni graine

  • Dionée attrape-moucheDionaea muscipula

    Une plante aussi, carnivore et verte à la fois : elle photosynthétise, et prend l’azote à ses proies

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