Lierre

Ce que l’on croit souvent
Le lierre est un parasite : il étouffe l’arbre et lui prend sa sève. Il faut l’arracher.
La vraie définition botanique
« Il faut arracher ce lierre, il étouffe l’arbre. » La phrase se dit sans hésitation, et le geste suit. Elle repose sur une idée précise : le lierre se nourrirait de l’arbre, il lui prendrait sa sève. C’est faux.
Le lierre n’est pas un parasite. Il a ses propres racines, dans le sol, par lesquelles il prend son eau et ses minéraux comme n’importe quelle plante. Il a ses propres feuilles, qui fabriquent ses propres sucres. De l’arbre, il ne tire rien du tout : il lui emprunte seulement un appui pour monter vers la lumière.
Ce que l’on prend pour des racines pénétrantes n’en sont pas. Les crampons qui tapissent la face collée au tronc sont des racines adventives transformées, dépourvues de toute fonction absorbante. Elles ne creusent pas, elles ne percent pas le bois : elles adhèrent, comme des milliers de petites ventouses velues. On peut arracher une tige de lierre d’un tronc et constater que l’écorce, dessous, est intacte.
La comparaison avec un vrai parasite éclaire la différence. Le gui, lui, enfonce dans le bois de son hôte des suçoirs qui se raccordent aux vaisseaux et y prélèvent la sève. Le lierre ne fait rien de tel. L’un est un voleur, l’autre est un locataire qui a apporté son échelle.
Faut-il en conclure qu’un lierre est toujours sans conséquence ? Non, et il serait malhonnête de le prétendre. Mais ses effets sont mécaniques, jamais nutritifs, et ils tiennent en trois points.
Le premier est l’ombre : tant que le lierre reste sur le tronc, il ne gêne personne, le tronc ne photosynthétisant pas. S’il gagne la couronne et couvre le feuillage, il fait concurrence pour la lumière. Le second est la prise au vent : un feuillage persistant ajouté à un arbre nu en hiver, c’est de la surface offerte aux tempêtes. Le troisième est le plus lent et le moins connu : sur des décennies, les tiges de lierre s’épaississent et se lignifient, et lorsqu’elles enserrent un tronc, elles finissent par le serrer. C’est un étranglement progressif, cousin de l’annelation - et l’on sait ce qu’une ceinture fait à un arbre (voir Écorce).
La formule juste est donc : le lierre ne prend rien à l’arbre, mais il peut le gêner. Sur un sujet vigoureux, dans un jardin, il est le plus souvent sans importance. Sur un vieil arbre déjà fragile, entièrement enveloppé jusqu’aux branches, la question mérite d’être posée - et la réponse n’est jamais « il le mange ».
Reste que la plante est bien plus intéressante que la querelle qu’on lui fait, car le lierre a deux vies successives, et presque personne ne les relie.
La première est celle que tout le monde connaît : une forme juvénile, rampante ou grimpante, aux feuilles découpées en lobes pointus, qui produit des crampons et cherche la lumière. Elle peut durer des années.
Puis, lorsqu’il atteint le sommet de son support et se trouve enfin en pleine lumière, le lierre change. Il entre dans sa forme adulte : il cesse de grimper, ne fabrique plus de crampons, ses rameaux deviennent buissonnants et dressés - et ses feuilles changent de dessin. Elles perdent leurs lobes et deviennent entières, ovales, presque en losange. Alors seulement il fleurit.

Et le calendrier de cette floraison est ce qu’il y a de plus remarquable chez lui. Le lierre fleurit de septembre à novembre, au moment où presque tout se ferme. Ses ombelles regorgent de nectar et attirent abeilles, bourdons et papillons à la saison où plus rien ne les nourrit. Puis ses baies, noir bleuté, mûrissent à la fin de l’hiver - précisément quand les oiseaux ont épuisé tout le reste. Entre les deux, son feuillage persistant abrite quantité d’insectes qui y passent la mauvaise saison, chrysopes, syrphes et coccinelles.
Autrement dit, cette plante que l’on arrache par principe nourrit exactement aux deux moments de l’année où rien d’autre ne nourrit. C’est peut-être la meilleure raison de la laisser tranquille - bien meilleure que de discuter s’il est parasite ou non.
Un dernier mot pour dissiper une confusion fréquente. Ce qui rougit magnifiquement sur les façades à l’automne n’est pas du lierre : c’est la vigne vierge, et les deux plantes n’ont aucune parenté. La vigne vierge appartient à la famille de la vigne, le lierre à celle du ginseng. Trois signes ne trompent pas : la vigne vierge est caduque et se colore avant de tomber, quand le lierre reste vert toute l’année ; elle grimpe par des vrilles terminées de petits disques adhésifs, non par des crampons ; et ses feuilles sont soit à cinq folioles, soit à trois lobes très larges. La confusion est d’ailleurs entretenue par le commerce, qui vend l’une des espèces sous le nom de « lierre de Boston ». Ce n’est pas un lierre.

Pour aller plus loin.
Le passage de la forme juvénile à la forme adulte pose une question amusante : cette « adulte » est-elle une propriété de la plante ou de la branche ?
La réponse se vérifie au sécateur. Si l’on prélève une bouture sur un rameau grimpant à feuilles lobées, on obtient un lierre grimpant, qui produira des crampons et cherchera un mur. Mais si l’on prélève la bouture sur un rameau adulte, à feuilles entières, on obtient une plante qui ne grimpera jamais : un arbuste compact, autonome, qui fleurira sans avoir jamais eu besoin de monter. Les pépiniéristes le cultivent et le vendent sous le nom d’Hedera helix « Arborescens ».
La maturité n’est donc pas un âge atteint par l’individu : c’est un état du tissu, inscrit dans les cellules du rameau, et qui se transmet à ce qu’on en tire. Deux plantes issues du même pied, au même moment, peuvent l’une grimper pendant vingt ans et l’autre se comporter d’emblée en buisson fleuri.
Ce détail rejoint une leçon que ce dictionnaire croise souvent : chez les plantes, ce que nous appelons l’âge d’un individu a beaucoup moins de sens que chez nous. Un lierre n’a pas un âge, il a des rameaux dans des états différents - de même qu’un arbre n’est pas un vieil organisme mais une charpente ancienne portant des tissus toujours jeunes (voir Drageon).
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