Aller au contenu principal
Ne plus se planter
G
Plante

Gui

Touffe de gui formant une sphère verte bien distincte dans les branches d’un peuplier, en plein été. (Photo Manuel Ferreira.)
Touffe de gui formant une sphère verte bien distincte dans les branches d’un peuplier, en plein été. (Photo Manuel Ferreira.)

Ce que l’on croit souvent

Le gui est un parasite, qui vit aux dépens de l’arbre où il pousse. Et les druides le coupaient sur les chênes, à la serpe d’or.

La vraie définition botanique

Deux affirmations dans cette phrase. La première est à moitié fausse ; la seconde est vraie, et bien plus ancienne qu’on ne le croit.

Le gui ne vit qu’à demi aux dépens de son hôte.

La preuve est sous vos yeux et vous ne l’avez jamais interrogée : le gui est vert. Toute l’année, y compris en janvier, quand l’arbre qui le porte est entièrement nu. Cette couleur n’est pas un ornement, c’est de la chlorophylle, et elle travaille : le gui fabrique lui-même ses sucres, comme n’importe quelle plante.

Ce qu’il prend à l’arbre, c’est donc autre chose : de l’eau et des sels minéraux, c’est-à-dire la sève brute qui monte des racines. Les botanistes ont un mot pour ce demi-régime : le gui est un hémiparasite.

Et le branchement est d’une précision remarquable.

Ce qui s’enfonce dans la branche n’est pas une racine - le gui n’en a aucune (voir Racine). C’est un suçoir, un organe à double emploi : il ancre la plante et il pompe. Or il ne se raccorde qu’à un seul des deux réseaux de l’arbre : le xylème, celui qui monte l’eau. Jamais au phloème, qui redescend les sucres.

Autrement dit, le gui pique la conduite d’eau et laisse le garde-manger tranquille. C’est un voleur d’eau, pas un voleur de nourriture - ce qui le distingue radicalement du lierre, lequel ne vole rien du tout et se contente de s’appuyer (voir Lierre).

Le gui occupe donc un cran très précis sur une échelle qui en compte trois.

En dessous, l’épiphyte véritable. Une orchidée accrochée à une branche de forêt tropicale ne prend rien à l’arbre : elle s’en sert comme d’un perchoir, et boit l’humidité de l’air par ses racines aériennes gainées de vélamen (voir Racine). Support, rien de plus.

Au-dessus, le parasite complet - l’holoparasite. La cuscute, ces fils jaunes ou orangés qui étranglent l’ortie et la luzerne, et l’orobanche, qui pousse en épis brunâtres sur les racines d’autrui, n’ont aucune chlorophylle. Elles ne fabriquent rien. Leurs suçoirs se raccordent aux deux réseaux à la fois, le xylème pour l’eau et le phloème pour les sucres : elles prennent tout, jusqu’au repas déjà préparé.

Entre les deux, le gui. Il vit comme une épiphyte - sur une plante, sans jamais toucher le sol - mais il pique l’arbre, ce qu’aucune épiphyte ne fait. Et il ne pique qu’une conduite sur deux, parce qu’il n’a besoin que de l’eau : sa cuisine, il la fait lui-même. Une épiphyte parasite à moitié, en somme, et c’est exactement ce que veut dire hémiparasite.

Détail d’une touffe de gui : rameaux se divisant régulièrement en fourches, feuilles épaisses opposées deux par deux, petites baies encore vertes, et une branche de l’arbre traversant la touffe
Regardez la ramification : chaque rameau se divise en deux, encore et encore. Ce n’est pas un hasard de croissance, c’est un calendrier. Chaque année, le bourgeon du bout avorte et deux bourgeons opposés prennent le relais : une fourche par an, portant deux feuilles. Comptez les fourches, vous avez l’âge de la touffe - certaines dépassent soixante-dix ans. On voit aussi la branche-hôte traverser la touffe, et les baies encore vertes : elles blanchiront en hiver. (Photo Manuel Ferreira, Bourgogne, août.)

Les baies, et l’oiseau qui les sème.

Le gui est dioïque : il y a des pieds mâles et des pieds femelles, et seuls les seconds portent des baies. La moitié des touffes que vous voyez dans les arbres ne produira donc jamais une seule boule blanche.

Celles qui en produisent comptent sur les oiseaux, et sur une substance remarquable : la viscine, qui rend la pulpe si gluante qu’elle file en longs fils élastiques. La grive draine en raffole - au point que son nom scientifique le dit sans détour : Turdus viscivorus, « la grive mangeuse de gui ». Le fruit lui colle au bec ; elle s’essuie sur une branche ; la graine reste là, collée au bois. Et c’est là qu’elle germe.

Notez ce que cela implique : cette graine ne cherche pas le sol. Elle n’a rien à y faire. Toute sa vie se jouera à quinze mètres du sol, sur une branche qui ne lui appartient pas. (Les baies sont toxiques pour nous : on ne les goûte pas.)

Reste les druides - et là, la croyance a raison.

Le prêtre vêtu de blanc, la serpe d’or, le sixième jour de la lune, le linge blanc pour recevoir la plante, les deux taureaux sacrifiés : tout cela ne vient pas d’Astérix, mais de Pline l’Ancien, qui le rapporte dans son Histoire naturelle (livre XVI, 249-251) vers l’an 77. Goscinny et Uderzo n’ont rien inventé ; ils ont mis Panoramix dans un texte romain vieux de dix-neuf siècles.

Et Pline ajoute un détail que la botanique confirme : le gui poussant sur un chêne est rare, et c’est précisément ce qui le rendait sacré. Rare est un mot faible. En France, les chênes porteurs de gui se comptent par quelques dizaines - ceux de la forêt de Chaux, dans le Jura, sont les plus fameux. Le rite exigeait donc une chose que la nature ne fournit presque jamais.

Deux réserves, tout de même, pour finir honnêtement. D’abord, ce témoignage est celui d’un auteur romain écrivant sur les Gaulois, lesquels n’ont rien laissé d’écrit là-dessus : les historiens le tiennent à distance. Ensuite, les botanistes estiment que le « gui de chêne » des auteurs anciens désignait souvent une autre plante, Loranthus europaeus, qui parasite volontiers les chênes d’Europe centrale. Le gui sacré des druides n’était peut-être pas le nôtre.


Pour aller plus loin : comment voler de l’eau sans pompe.

Il y a, dans ce demi-parasitisme, un problème de physique que le gui a dû résoudre.

Une plante ordinaire fait monter l’eau parce que ses feuilles transpirent : l’évaporation tire la colonne d’eau depuis les racines, qui sont dans un sol humide. Le gui, lui, n’a ni racines ni sol. Il doit prendre son eau dans le xylème de l’arbre - où elle est déjà sous tension, déjà tirée vers le haut par le feuillage de l’hôte. Comment détourner un flux qui tire plus fort que vous ?

La solution est brutale : être plus assoiffé que l’arbre. L’eau va toujours du plus humide vers le plus sec. Le gui maintient donc dans ses tissus un état de sécheresse plus poussé que celui des feuilles de son hôte, en gardant ses stomates largement ouverts et en transpirant abondamment. Il paie en évaporation ce qu’il économise en racines.

Et voici le trait qui donne la mesure du personnage. Un arbre en manque d’eau referme ses stomates : c’est le réflexe élémentaire de survie. Le gui, lui, ne le fait presque pas, même quand son hôte est en pleine sécheresse. Il continue de transpirer, donc de tirer, pendant que l’arbre se rationne.

Peuplier portant plusieurs touffes de gui, dont une grosse au sommet, et dont de nombreuses branches sont mortes et dénudées contre le ciel
Le résultat, sur ce peuplier : plusieurs touffes installées, et tout autour des branches mortes, nues contre le ciel. Ce sont d’abord les rameaux situés au-delà des touffes qui meurent - ceux dont l’eau était captée en chemin. Un arbre isolé supporte quelques touffes sans dommage ; c’est l’accumulation, sur un sujet déjà affaibli par la sécheresse, qui devient fatale. (Photo Manuel Ferreira, Bourgogne, août.)

On comprend mieux, alors, pourquoi le gui prospère le long des routes et dans les vergers abandonnés, sur des peupliers et des pommiers déjà stressés : il ne tue pas des arbres en bonne santé, il achève ceux qui vacillent.

Une plante qui fabrique sa propre nourriture, qui ne touche jamais le sol, dont la graine est semée par une grive au bec collant, et qui pour boire doit avoir plus soif que l’arbre entier - il fallait bien qu’elle finisse par passer pour sacrée.

À voir aussi

Une erreur ou une précision à apporter ?

Aidez-nous à affiner cette fiche.

Signaler une erreur