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Ne plus se planter
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Plante

Reine-des-prés

Reine-des-prés en boutons et en fleurs, dans un jardin d’Île-de-France. C’est elle qui a donné son nom à l’aspirine, mais pas sa molécule. (Photo Manuel Ferreira.)
Reine-des-prés en boutons et en fleurs, dans un jardin d’Île-de-France. C’est elle qui a donné son nom à l’aspirine, mais pas sa molécule. (Photo Manuel Ferreira.)

Ce que l’on croit souvent

L’aspirine vient de la reine-des-prés : on l’extrayait autrefois de ses fleurs.

La vraie définition botanique

Pourquoi un article sur la reine-des-prés ? Parce que c’est un nom qu’on cite volontiers dès qu’on parle d’aspirine. Tout le monde a entendu dire que le médicament venait d’une plante, du saule ou de la reine-des-prés, et qu’on l’en extrayait autrefois.

La reine-des-prés a bien donné son nom à l’aspirine. Mais pas la molécule : l’aspirine n’a jamais été extraite d’aucune plante.

A, comme acétyl ; spir, comme spirée.

Le nom « Aspirin » a été déposé comme marque à Berlin le 6 mars 1899, selon l’Office allemand des brevets et des marques. Il a été forgé par les chimistes qui avaient mis au point le médicament, chez le fabricant allemand Bayer. Un article du British Journal of Haematology (Desborough et Keeling, 2017) en donne la construction, comme le Science History Institute américain : le « a » vient d’acétyl, et « spir » de Spiraea, le nom latin sous lequel on connaissait alors la reine-des-prés. La terminaison « -ine » était celle de nombreux médicaments de l’époque.

Or deux grands dictionnaires se trompent sur ce « a ». Le Larousse en fait un « a privatif », comme dans « anormal ». Le Trésor de la langue française, achevé en 1994, va plus loin : il explique que le nom désignait de l’aspirine fabriquée « sans spiraea », par opposition à un « acide acétylsalicylique naturel, extrait des fleurs » de la plante, et il attribue la découverte au chimiste Adolf von Baeyer. Tout est faux : le « a » est celui d’acétyl, la reine-des-prés ne contient pas d’aspirine, et le chimiste Adolf von Baeyer n’a rien à voir avec l’entreprise Bayer. L’Académie française, elle, a raison : l’aspirine est un « acide synthétique ».

Une plante qui n’est plus une spirée.

Il y a une ironie de plus. Linné avait rangé la reine-des-prés dans le genre Spiraea, sous le nom de Spiraea ulmaria. Mais en 1879, le botaniste Maximowicz l’en a sortie pour la placer dans le genre Filipendula, où elle est restée : son nom actuel est Filipendula ulmaria, celui que retiennent Tela Botanica et les référentiels internationaux. Lorsque le mot « aspirine » a été inventé, en 1899, il l’a donc été sur un nom que les botanistes avaient abandonné vingt ans plus tôt (voir Espèce). L’Académie l’appelle encore « spirée ulmaire », et le Larousse, « la spirée ».

Tige de reine-des-prés dressée dans une prairie, terminée par un bouquet de petites fleurs blanc crème, entourée d’herbes et de fleurs jaunes
La reine-des-prés en pleine floraison, en Belgique. Ses petites fleurs blanc crème, groupées en panaches irréguliers, portent chacune vingt à quarante étamines. (Photo Hans Hillewaert, CC BY-SA 3.0.)

Le traité de pharmacognosie de Jean Bruneton (2016) la décrit comme une plante herbacée vivace, aux feuilles de 3 à 9 paires de folioles, « plus claires, voire argentées » en dessous. Un détail la distingue d’emblée des spirées : ses fruits, brun-jaune, « présentent une torsion hélicoïdale ».

Gros plan sur des fruits verts de reine-des-prés, regroupés et enroulés en spirale les uns autour des autres
Les fruits de la reine-des-prés, tordus en hélice. (Photo Per A. J. Andersson, CC BY-SA 4.0.)

Ce que contient vraiment la plante.

La reine-des-prés fait bien partie des plantes riches en substances voisines de l’aspirine, que les chimistes appellent les salicylés. Selon le Bruneton, ses sommités fleuries contiennent des formes liées à un sucre de l’aldéhyde salicylique et du salicylate de méthyle, qui se libèrent quand on la distille. Le saule, lui, renferme surtout de la salicine, une autre molécule de la même famille, que l’organisme transforme en acide salicylique (voir Chimie). Aucune des deux plantes ne contient d’acide acétylsalicylique, le vrai nom de l’aspirine.

Car l’aspirine n’est pas sortie d’une plante, mais d’un laboratoire. En 1897, Felix Hoffmann, chimiste chez Bayer, prépare pour la première fois de l’acide acétylsalicylique pur, en ajoutant un groupe « acétyl » à l’acide salicylique (Sneader, British Medical Journal, 2000). Et cet acide salicylique lui-même ne venait plus des plantes : depuis 1874, rappelle la Société allemande de chimie, on le fabriquait industriellement à partir du phénol, ce qui avait supplanté son extraction de l’écorce de saule.

Et comme plante médicinale ?

La reine-des-prés a un usage traditionnel reconnu. En 2011, l’Agence européenne du médicament l’a admise comme médicament traditionnel à base de plantes, en appoint contre le rhume et pour soulager les petites douleurs articulaires, sur la seule base de son ancienneté d’emploi ; cette monographie est en cours de révision depuis 2026. Le Bruneton note que « ni la fleur ni la plante n’ont fait l’objet de véritable essai clinique ». Elle est déconseillée avant 18 ans, pendant la grossesse et l’allaitement, et contre-indiquée en cas d’allergie aux salicylés.

Pour résumer :

  • Le nom aspirine vient bien de la reine-des-prés : « a » pour acétyl, « spir » pour Spiraea, son ancien nom.
  • Le « a » n’est pas privatif, contrairement à ce qu’écrivent le Larousse et le Trésor de la langue française.
  • La plante ne s’appelle plus Spiraea depuis 1879 : c’est Filipendula ulmaria.
  • Elle contient des salicylés, mais pas d’aspirine, qui est une molécule de synthèse.

Pour aller plus loin : cinq molécules sous un seul nom.

On range souvent sous le mot « aspirine » des molécules différentes. La salicine, présente dans l’écorce du saule, est une molécule liée à un sucre ; l’organisme la transforme en acide salicylique. L’aldéhyde salicylique et le salicylate de méthyle sont ceux de la reine-des-prés. L’acide salicylique est leur parent commun ; les plantes s’en servent elles-mêmes comme signal de défense (voir Chimie). Enfin l’acide acétylsalicylique, l’aspirine, est l’acide salicylique auquel les chimistes ont ajouté un groupe acétyl.

« Naturel » ne veut d’ailleurs pas dire « doux ». Le salicylate de méthyle, principal composant de l’essence de gaulthérie, est puissant : selon le Bruneton, un millilitre équivaut à 1,4 gramme d’aspirine, et il est « régulièrement à l’origine d’intoxications ».

À ne pas confondre

  • Reine-des-présFilipendula ulmaria

    Une grande herbe vivace des lieux humides, de la famille des Rosacées. Autrefois rangée parmi les spirées

  • Spirées des jardinsSpiraea

    Des arbustes à fleurs, dont la reine-des-prés ne fait plus partie

  • SaulesSalix

    Les arbres dont l’écorce contient la salicine, autre molécule de la famille de l’aspirine (voir Osier)

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