Renouée

Ce que l’on croit souvent
La renouée, c’est la plante envahissante venue du Japon, qui se ressème partout. Et c’est un genre de plantes, auquel appartient même le sarrasin.
La vraie définition botanique
Pourquoi un article sur la renouée ? Parce que le mot, aujourd’hui, évoque surtout une plante : la renouée du Japon, qui couvre les berges et les talus. Le dictionnaire de l’Académie française, lui, ne la cite même pas. Il définit la renouée comme un « genre de plantes » de la famille des Polygonacées, et donne pour exemples le poivre d’eau, la persicaire, la bistorte, et même le sarrasin, « une renouée cultivée ».
La renouée n’est pas un genre : c’est un nom français que portent des plantes de plusieurs genres, dont beaucoup sont indigènes et discrètes. Le sarrasin n’en fait plus partie. Et la renouée du Japon, en Europe, ne se ressème presque jamais : c’est un seul pied femelle, que nous avons multiplié par morceaux.
Une famille de nœuds.
Le nom dit l’essentiel. « Renouée » est, selon le Trésor de la langue française, le participe passé de renouer, attesté en 1548. Le nom savant, Polygonum, vient du grec et veut dire « plusieurs genoux », le mot grec désignant aussi le nœud d’une tige. Les renouées ont en effet des tiges marquées de nœuds renflés, que la base de chaque feuille entoure d’une petite gaine membraneuse, l’ochréa. C’est le signe auquel on les reconnaît.

Plusieurs genres pour un seul nom.
Les botanistes ont longtemps rangé toutes les renouées dans le seul genre Polygonum. Les classifications actuelles l’ont démembré. Le référentiel botanique français de Tela Botanica répartit aujourd’hui les renouées de France entre quatre genres, et la World Flora Online, la flore mondiale de référence, en ajoute un cinquième :
- Polygonum garde la renouée des oiseaux, la « traînasse » qui forme un tapis le long des chemins ;
- Persicaria reçoit la persicaire et le poivre d’eau ;
- Bistorta, la bistorte, aux épis roses ;
- Fallopia, la renouée liseron et la renouée du Turkestan ;
- Reynoutria, enfin, pour la World Flora Online, la renouée du Japon et ses cousines, que Tela Botanica laisse dans Fallopia.
Trois renouées, trois genres. Prenons les trois plus connues. La renouée des oiseaux (Polygonum aviculare), qu’on appelle aussi traînasse ou centinode, est une petite plante annuelle aux tiges couchées, aux feuilles étroites de quelques centimètres, qui porte une à cinq fleurs minuscules à l’aisselle des feuilles. La renouée persicaire (Persicaria maculosa), ou pied-rouge, est annuelle elle aussi, mais souvent dressée, et ses fleurs se serrent en épis ; sa feuille porte souvent une tache sombre en son milieu, d’où son nom latin, maculosa, « tachée ». La renouée du Japon (Reynoutria japonica), enfin, est une vivace de un à trois mètres, aux larges feuilles, qui repart chaque printemps de ses tiges souterraines. Trois tailles, trois façons de vivre, trois genres : seul le nom les réunit, avec les nœuds engainés de leurs tiges.
Le sarrasin, lui, appartient à un autre genre encore, Fagopyrum : c’est un parent des renouées, pas une renouée (voir Blé noir).

Même la renouée du Japon change de nom selon la référence consultée. La World Flora Online et Info Flora, le centre national de la flore suisse, la nomment Reynoutria japonica ; le référentiel de Tela Botanica la garde sous le nom de Fallopia japonica. Les deux noms désignent la même plante.
Un seul pied femelle.
La renouée du Japon porte des fleurs mâles et des fleurs femelles sur des pieds différents. Or, selon Info Flora (2024), « les individus d’Europe sont tous femelles ». Toutes les populations européennes sont des clones issus d’un ou deux pieds femelles. En Grande-Bretagne, une étude génétique publiée en 2000 a montré que toutes les plantes descendaient d’un seul et même clone.
Sans pied mâle, pas de graines, ou presque. Les rares graines viables naissent d’un croisement avec une espèce voisine, comme la renouée de Sakhaline. Info Flora note qu’en Suisse, des graines récoltées se sont révélées fertiles dans de bonnes conditions, et qu’il faut donc rester attentif. Mais l’essentiel de l’invasion ne doit rien aux graines.

Chaque nœud est une plante en réserve.
C’est ici que le nom de renouée prend tout son sens. La plante s’étend par des tiges souterraines, des rhizomes (voir Rhizome), et chaque nœud de rhizome porte un bourgeon capable de repousser. Les tiges aériennes peuvent elles aussi repartir de chaque nœud. Selon Info Flora, un fragment d’un demi-gramme suffit, pourvu qu’il porte un nœud.
La renouée du Japon ne voyage donc pas seule : c’est nous qui la transportons. Une terre déplacée, des déchets verts déposés au bord d’un chemin, une débroussailleuse qui hache les tiges, une crue qui arrache un pan de berge, et chaque morceau devient une nouvelle plante. D’où la consigne d’Info Flora : ses déchets vont à l’incinération, « jamais sur le compost ».
On lit souvent que ses « racines » descendent à plusieurs mètres et repoussent. Info Flora corrige : ce sont les racines qui peuvent atteindre deux mètres de profondeur, et elles ne repoussent pas. Les rhizomes, eux, qui repoussent, restent pour l’essentiel en surface et dépassent rarement 70 centimètres. Selon la fiche, de nombreux rapports ont confondu les deux organes (voir Racine).
Une plante qu’on a vendue.
La renouée du Japon n’est pas arrivée par accident. Une étude d’archives publiée en 2020 par Mélanie Thiébaut et ses collègues, de l’université Lyon 1, retrace son histoire en France. Décrite par le naturaliste néerlandais Houttuyn en 1777, elle est diffusée en Europe dans les années 1840 par Philipp Franz von Siebold, qui la multiplie par fragments de rhizome. Le plus ancien spécimen français conservé en herbier date de 1853 : il a été cultivé à Nancy par l’horticulteur Jean-Baptiste Rendatler. On vantait alors ses qualités ornementales, fourragères et même alimentaires.
Sa cousine, la renouée de Sakhaline, arrive plus tard. En 1888, le directeur de la Revue horticole, Édouard André, propose de planter les deux espèces ensemble. Elles se croisent à l’insu de tous : le plus ancien hybride retrouvé en herbier date de 1892, dans la propriété des Vilmorin. Cet hybride, la renouée de Bohême, ne sera décrit qu’en 1983, en Tchéquie. La renouée du Japon figure aujourd’hui sur la liste, établie par l’Union internationale pour la conservation de la nature, des cent espèces exotiques envahissantes parmi les plus néfastes au monde (voir Exotique).
Pour résumer :
- « Renouée » n’est pas un genre : le nom couvre des plantes de plusieurs genres de la famille des Polygonacées, dont beaucoup sont indigènes.
- Le sarrasin est un parent des renouées, pas une renouée.
- Le nom, en français comme en grec, renvoie aux nœuds de la tige.
- En Europe, la renouée du Japon est presque entièrement un clone femelle : elle ne se ressème presque jamais.
- Elle se propage par fragments de tiges et de rhizomes, que nous déplaçons nous-mêmes.
- Elle a été introduite, vendue et plantée au XIXe siècle comme plante d’ornement et de fourrage.
À ne pas confondre
- Renouée de SakhalineReynoutria sachalinensis
Sa grande cousine, introduite elle aussi au XIX<sup>e</sup> siècle : jusqu’à 4 mètres, feuilles en forme de cœur à la base, longues jusqu’à 40 centimètres
- Renouée de BohêmeReynoutria* × *bohemica
L’hybride des deux précédentes, apparu en Europe, aux caractères intermédiaires. Souvent confondue avec la renouée du Japon, elle finit par la supplanter là où elles poussent ensemble
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