Feu

Ce que l’on croit souvent
Le feu détruit la végétation : la plante le subit, et une forêt brûlée est une forêt perdue.
La vraie définition botanique
Le feu passe pour l’ennemi absolu de la végétation. Il détruit, la plante subit, et une forêt brûlée est une forêt perdue.
Chez les plantes des régions sèches, ce n’est pas ce qui se passe. Le feu y est un phénomène ancien et récurrent, si régulier que l’évolution en a tenu compte. Certaines espèces lui survivent, quelques-unes brûlent mal, et d’autres ne peuvent pas se reproduire sans lui.
Encore faut-il ne pas mélanger ces trois choses, que le langage courant confond sous le mot « résistant au feu ». Survivre au passage des flammes, brûler difficilement et avoir besoin du feu sont trois questions distinctes, et un même arbre peut être excellent dans l’une et nul dans les deux autres.
Survivre, d’abord. Le champion méditerranéen est le chêne-liège. Son liège est une écorce, et un remarquable isolant : les flammes peuvent en consumer plusieurs centimètres sans que la chaleur atteigne les tissus vivants qu’il protège (voir Écorce). Mieux, l’arbre garde sous cette armure des bourgeons dormants qui repartent ensuite. Là où les voisins meurent, il refait des branches. Le séquoia toujours vert de Californie joue la même partie autrement : son écorce fibreuse encaisse, et il rejette depuis des loupes à sa base, capacité qu’il conserve des siècles durant.
Avoir besoin du feu, ensuite, et c’est là que le renversement est complet.
Regardez un pin d’Alep : ses branches portent de vieux cônes gris, fermés, accrochés depuis des années. Leurs écailles sont collées par la résine. L’arbre ne les ouvre pas ; il attend. Les botanistes appellent cela la sérotinie, et l’ensemble de ces cônes forme une banque de graines aérienne qui s’accumule au fil des saisons.
Quand le feu passe, sa chaleur fait fondre la résine, les écailles s’écartent et les graines tombent - sur un sol nu, débarrassé de ses concurrents et enrichi de cendres. La plante ne subit pas l’incendie : elle l’attendait, et elle a choisi ce moment précis pour semer.

Le séquoia géant fait exactement de même à l’autre bout du monde : ses cônes ont des écailles dures, ligneuses, soudées par la résine, et les graines ne sortent que si elles s’écartent. Un détail vaut d’être noté au passage : les deux arbres que le français appelle « séquoia » ne suivent pas la même stratégie. Le géant mise sur ses cônes, le toujours vert sur ses rejets. Un seul nom courant, deux manières opposées de traverser un incendie (voir Espèce).
Reste le plus étonnant, et il est chimique.
Chez beaucoup d’espèces, ce n’est pas la chaleur qui réveille la graine enfouie : c’est une molécule de la fumée. En 2004, une équipe australienne conduite par Gavin Flematti a identifié le premier de ces composés, appelé depuis karrikinolide. On en connaît aujourd’hui six, les karrikines, et leur puissance est stupéfiante : certaines graines répondent à une concentration d’un milliardième de mole, soit un milligramme dans un mètre cube d’eau. Les plantes possèdent pour les percevoir une protéine dédiée.
Or - et c’est le point remarquable - aucune plante ne fabrique ces molécules. Les karrikines naissent de la combustion des sucres végétaux, principalement de la cellulose. Autrement dit, elles sont faites de la matière même des plantes qui brûlent.
Une graine dormante enfouie dans le sol reçoit donc, avec la fumée, un message très précis : la végétation qui te faisait de l’ombre vient de disparaître, et la place est libre. Elle ne détecte pas un danger. Elle reçoit une invitation, écrite dans la cendre de ses voisines.
Quant à la troisième question, celle des espèces qui brûlent difficilement, elle relève moins de la botanique que de la pratique forestière. C’est le critère des listes d’essences dites pare-feu, où entrent la teneur en eau des feuilles, la quantité d’huiles volatiles et la densité du feuillage. Un arbre peut y figurer sans rien devoir au feu par ailleurs.
Une précision pour finir, car elle est nécessaire. Tout ce qui précède décrit la manière dont certaines plantes ont évolué avec un feu ancien et périodique. Cela ne dit rien des incendies d’aujourd’hui - de leur fréquence, de leur intensité, de leurs causes -, questions qui ne sont pas botaniques et que cette fiche ne tranche pas. Un pin d’Alep adapté à brûler tous les cinquante ans n’est pas pour autant adapté à brûler tous les cinq.
Reste ce fait, qui suffit à défaire l’image de départ : il existe des plantes pour lesquelles l’incendie n’est pas une catastrophe mais un rendez-vous. Elles y ont accordé leurs cônes, leurs bourgeons et jusqu’à la chimie de leurs graines.
À ne pas confondre
- Chêne-liègeQuercus suber
Survit au feu : son liège isole le tronc, et des bourgeons dormants sous l’écorce le font repartir
- Pin d’AlepPinus halepensis
A besoin du feu : ses cônes, collés par la résine, restent fermés des années et s’ouvrent à la chaleur
- Séquoia géantSequoiadendron giganteum
Même stratégie que le pin d’Alep : écailles soudées par la résine, libérées par la chaleur
- Séquoia toujours vertSequoia sempervirens
L’autre « séquoia », qui joue l’inverse : il rejette de souche toute sa vie, plusieurs siècles durant
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