Hortensia

Ce que l’on croit souvent
L’hortensia fait de grosses boules de fleurs, roses ou bleues selon la variété - et ceux qui couvrent les routes des Açores sont sauvages.
La vraie définition botanique
Trois affirmations dans cette phrase. Les trois sont fausses, et chacune l’est d’une manière différente.
Premièrement : ces pétales n’en sont pas.
Approchez une boule d’hortensia et regardez une seule de ses « fleurs ». Vous verrez quatre pièces largement étalées, colorées, disposées en croix. Ce ne sont pas des pétales : ce sont des sépales - les pièces du calice, celles qui, chez la plupart des plantes, restent vertes et protègent le bouton avant l’ouverture (voir Fleur). Ici, elles ont pris la couleur, la taille et le rôle des pétales.
Et ces fleurs-là ne servent à rien, du moins pas à ce qu’on attend d’une fleur : elles sont stériles. Ni pollen, ni ovules, ni graines. Ce sont des enseignes.

Ce partage des tâches est courant chez les plantes à petites fleurs : quand aucune fleur n’est assez grande pour être vue, quelques-unes sont sacrifiées et gonflées pour signaler les autres. La marguerite fait de même avec ses fleurs du pourtour, et la viorne aussi.
Sauf que dans nos jardins, la publicité a mangé le magasin.
Et le dispositif fonctionne. Regardez la photographie qui ouvre cette fiche : les grandes pièces violettes sont les fleurs stériles, les enseignes ; sous elles se serrent les minuscules fleurs fertiles, jaune verdâtre. Or le bourdon n’est pas posé sur les enseignes. Il est sur les vraies fleurs. L’affiche a fait son travail, l’insecte est entré dans le magasin.


Deuxièmement : la couleur ne dépend pas de la variété, mais du sol.
C’est le seul cas courant où l’on peut changer la couleur d’une fleur sans changer de plante. Un même pied donne des fleurs roses dans une terre calcaire et bleues dans une terre acide, et l’on peut le faire basculer d’une année sur l’autre.
Le mécanisme est chimique et il est précis. Le pigment est le même dans les deux cas - une anthocyane. Ce qui change, c’est ce qui l’accompagne : en sol acide, l’aluminium du sol devient soluble, la plante l’absorbe, et le métal forme avec le pigment un complexe qui vire au bleu. En sol calcaire, l’aluminium reste bloqué dans la terre, hors de portée, et le pigment garde son rose (voir Chimie).
La couleur d’un hortensia n’est donc pas un caractère de la plante : c’est une analyse de sol affichée en grand. Les botanistes vont plus loin et rangent l’espèce parmi les hyperaccumulateurs d’aluminium - elle en concentre dans ses tissus des quantités que la plupart des plantes ne supporteraient pas.
Une précision qui vous épargnera de l’engrais. Ce tour ne marche que sur Hydrangea macrophylla et sa proche parente H. serrata. L’hortensia arborescent (H. arborescens), américain, celui des photographies de cette fiche, reste blanc à crème quoi qu’on lui donne. Acidifier son pied ne le fera jamais bleuir - on ne change pas la couleur d’un pigment qu’il ne fabrique pas.
Troisièmement : ceux des Açores ne sont pas sauvages.
Les haies d’hortensias bleus qui bordent les routes de Faial ou de São Miguel sont devenues l’emblème de l’archipel, au point de figurer sur les cartes postales. Elles sont pourtant Hydrangea macrophylla, originaire du Japon et de Chine, et elles ont été plantées - introduites volontairement pour clôturer les parcelles et séparer les pâtures.
La plante s’est si bien plu qu’elle a débordé les haies. Elle est aujourd’hui classée espèce exotique envahissante aux Açores : elle forme des peuplements denses qui modifient le sol, empêchent la végétation indigène de se réinstaller et appauvrissent la diversité locale. Un programme européen en arrache actuellement autour de la Lagoa do Caiado, sur l’île de Pico.
Quant à ce bleu qui frappe tous les visiteurs, il n’a rien de mystérieux : les sols açoriens sont volcaniques, donc acides, donc riches en aluminium disponible. Le paysage explique la couleur (voir Exotique).
Pour aller plus loin : un nom qui a perdu son procès.
Reste le mot lui-même, et il raconte une histoire que ce dictionnaire a déjà croisée.
« Hortensia » n’est pas un nom populaire. C’est un baptême botanique, prononcé en 1771 par le naturaliste français Philibert Commerson, qui voulait donner son nom au genre. Il n’a pas tenu : le genre s’appelait déjà Hydrangea depuis Linné, et la règle d’antériorité a tranché. Hydrangea l’a emporté, Hortensia a disparu des flores.
Mais le français a gardé le nom perdant. Nous appelons donc cette plante d’après une proposition scientifique rejetée il y a deux siècles et demi - exactement comme nous appelons « glycine » une plante qui n’est plus une Glycine (voir Glycine), et « acacia » un robinier.
À qui Commerson rendait-il hommage ? Les sources hésitent encore, et il est plus honnête de le dire que de choisir. Trois pistes circulent : Nicole-Reine Lepaute, Hortense de Nassau, fille du prince avec qui il avait voyagé, ou plus prosaïquement le latin hortus, le jardin - Commerson ayant trouvé la plante dans un jardin, à l’île Maurice.
La première mérite qu’on s’y arrête, car elle est la plus citée et la moins connue. Nicole-Reine Lepaute (1723-1788) était mathématicienne et astronome. Lorsque Clairaut voulut prédire le retour de la comète de Halley, c’est elle qui, avec Lalande, mena jour après jour les calculs de perturbation exercée par Jupiter et Saturne sur sa trajectoire. Ils annoncèrent le passage au périhélie pour la mi-avril 1759 ; la comète y passa le 13 avril. Quand Clairaut publia sa théorie en 1760, il omit son nom - une omission que Lalande jugea délibérée et qui les brouilla.
Reste que le lien avec la fleur est fragile. On dit qu’on la surnommait « Hortense », d’où le nom donné par Commerson - mais les historiens des sciences tiennent ce surnom pour une attribution erronée, apparue après coup. Autrement dit, la piste la plus séduisante repose peut-être sur une confusion. Cette femme aura été effacée une première fois par Clairaut, et rattachée une seconde fois à un prénom qui n’était pas le sien.
Une plante que l’on croit sauvage et qui a été plantée, des pétales qui sont des sépales, des fleurs qui ne fructifient pas, une couleur qui appartient au sol, et un nom qui commémore peut-être une astronome, peut-être une princesse, peut-être simplement un jardin. Il reste peu de choses vraies dans ce que nous croyons savoir de cet arbuste - sinon qu’il est très beau, ce dont personne ne discute.
À ne pas confondre
- Hortensia des jardinsHydrangea macrophylla
Le seul dont la couleur dépend du sol ; originaire du Japon, c’est lui qui a envahi les Açores
- Hortensia arborescentHydrangea arborescens
Américain, blanc à crème : acidifier son sol ne le fera jamais bleuir
- Hortensia à fleurs platesHydrangea macrophylla, groupe lacecap
Le seul type où l’on voit encore les vraies fleurs, minuscules, au centre du plateau
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