Aller au contenu principal
Ne plus se planter
F
Plante

Fougère

Fronde de polypode vue à contre-jour : sous chaque pinnule, deux rangs de petits amas orange vif alignés le long de la nervure. (Photo Petritap, CC BY-SA 3.0.)
Fronde de polypode vue à contre-jour : sous chaque pinnule, deux rangs de petits amas orange vif alignés le long de la nervure. (Photo Petritap, CC BY-SA 3.0.)

Ce que l’on croit souvent

Les points bruns sous les frondes sont une maladie ou des œufs d’insectes. Et la fougère, qui ne fleurit pas, serait une plante restée en arrière.

La vraie définition botanique

Retournez une fronde de fougère en fin d’été et vous trouverez, alignés sous chaque pinnule, des petits amas bruns ou orange, réguliers, serrés. Beaucoup de jardiniers y voient une maladie et sortent le pulvérisateur ; d’autres croient à une ponte d’insectes et frottent pour l’enlever.

Ce sont les sores, et la plante ne s’est jamais mieux portée. Chaque sore est un paquet de sporanges, minuscules capsules qui s’ouvrent à maturité pour libérer des spores. Vous ne regardez pas une infection : vous regardez sa descendance.

Ce malentendu en cache un plus large. La fougère est la plante à laquelle on ne prête aucune reproduction, parce qu’on ne lui voit pas de fleur - et le mot « fleur », comme nous l’avons vu ailleurs, sert de mesure à tout (voir Fleur).

Or la fougère ne fleurit pas, et ne fleurira jamais. Ni chez nous, ni ailleurs, ni dans aucune serre. Sa lignée est plus ancienne que l’invention de la fleur : elle occupait les forêts bien avant que la première plante à graines n’apparaisse, et elle n’a jamais eu besoin d’en passer par là. On compte aujourd’hui plus de dix mille espèces de fougères, arborescentes, aquatiques, épiphytes, minuscules ou hautes de dix mètres. Ce n’est pas un vestige, c’est une autre solution.

Commençons par le vocabulaire, car il porte une nuance.

La feuille d’une fougère s’appelle une fronde. Le mot ne désigne pas un autre organe - une fronde est une feuille - mais il signale deux particularités. La première se voit au printemps : la jeune fronde sort de terre - plus exactement du rhizome, la tige souterraine qui porte la plante (voir Rhizome) - enroulée sur elle-même en spirale, en crosse, et se déroule en s’allongeant, du bas vers le haut. Aucune feuille d’arbre ne s’ouvre ainsi.

Trois jeunes frondes de fougère femelle enroulées en crosse, en train de se dérouler, mesurées par une règle graduée posée à côté
Les crosses, au printemps. La fronde ne s’ouvre pas comme un bourgeon d’arbre : elle se déroule, du bas vers le haut, en libérant peu à peu ses divisions. (Photo WindBorneListener, CC0.)

La seconde particularité est celle qui compte, et elle contredit une règle que ce dictionnaire a posée par ailleurs. Nous avons défini la feuille comme l’organe à l’aisselle duquel se trouve un bourgeon (voir Feuille). Chez les fougères, ce critère ne fonctionne pas : il n’y a aucun bourgeon à l’aisselle d’une fronde, et les nouveaux rameaux naissent entre deux feuilles au lieu de naître dans leur angle. Le critère valait pour les plantes à graines ; les fougères sont l’exception qui en marque la frontière.

Et il y a plus troublant. Une feuille ordinaire ne porte jamais d’organe reproducteur - c’est même l’argument qui permet, ailleurs, de démasquer une tige déguisée en feuille. La fronde, elle, porte ses sporanges à même le limbe. Une seule et même pièce fait la photosynthèse et la reproduction.

Les botanistes ont un mot pour cela : une feuille qui porte des sporanges est une sporophylle. Et ce mot, une fois posé, éclaire rétrospectivement toute la fleur. Car une étamine est une sporophylle, et un carpelle aussi : la première porte les sacs à pollen, le second les ovules. Ce que la fougère fait sur une fronde ordinaire, la plante à fleurs le fait sur des feuilles devenues spécialisées, rassemblées en un rameau très court - la fleur (voir Étamine).

Autrement dit, la fleur n’a rien inventé quant au principe. Elle a divisé le travail : ici des feuilles qui nourrissent, là des feuilles qui reproduisent. La fougère, plus ancienne, garde les deux métiers sur la même pièce.

Reste le plus étonnant, et il est invisible.

Semez une spore de fougère : vous n’obtiendrez pas une fougère. Vous obtiendrez, sur la terre humide, une petite lamelle verte en forme de cœur, large de quelques millimètres, plate, sans racine véritable ni tige ni fronde. Elle s’appelle un prothalle, et c’est une plante à part entière - la seconde plante de l’histoire.

Prothalle de fougère observé au microscope et coloré en bleu : une lamelle plate en forme de cœur, avec une zone plus dense en son échancrure
Un prothalle, vu au microscope et coloré. Cette lamelle en forme de cœur, large de quelques millimètres, est ce que produit une spore de fougère. C’est elle qui porte les organes sexuels ; la fougère viendra après. (Photo ChiaraArrativeSommariva, CC0.)

C’est le prothalle qui porte les organes sexuels et fabrique les gamètes. De leur rencontre naîtra la fougère que nous connaissons, laquelle produira des spores, lesquelles donneront des prothalles. Deux plantes distinctes se relaient, et nous n’en voyons jamais qu’une.

Ces deux plantes ne portent pas le même nombre de chromosomes. Le prothalle n’en a qu’un seul jeu - on le note n - et c’est lui qui fabrique les gamètes. La fougère, née de leur fusion, en a deux jeux, 2n, et c’est elle qui fabrique les spores. Chaque génération engendre l’autre en changeant de régime.

Cette alternance existe chez toutes les plantes. Mais le rapport de forces entre les deux générations a changé au cours de l’évolution, et la fougère se tient exactement au point de bascule.

Chez les mousses et les algues vertes, c’est le n qui domine. Le coussin vert que vous voyez sur un mur ou sur un tronc est le gamétophyte, la génération à un seul jeu ; le 2n s’y réduit à une fine soie surmontée d’une capsule, plantée dessus, et il ne vit pas seul - c’est le gamétophyte qui le nourrit.

Chez les fougères, le rapport s’inverse. Les deux générations vivent encore chacune pour son compte, mais c’est désormais le 2n qui l’emporte : la grande plante aux frondes, celle que nous appelons la fougère. Le n, lui, s’est réduit au prothalle.

Chez les plantes à graines, la réduction va jusqu’au bout. Le gamétophyte n’est plus qu’une poignée de cellules - trois parfois -, enfermées dans un grain de pollen ou dans l’ovule, incapables de vivre seules et entièrement nourries par le 2n (voir Étamine).

De la mousse à la fleur, la même histoire se lit donc d’un bout à l’autre : la génération à un jeu de chromosomes n’a cessé de rétrécir, celle à deux jeux de prendre toute la place. La fougère est le moment où la balance s’inverse - et le seul où les deux générations vivent encore, chacune de son côté, en plantes indépendantes.

Et cela explique enfin où poussent les fougères.

On dit qu’elles aiment l’ombre et l’humidité, ce qui est vrai sans être une explication. La raison tient au prothalle : ses gamètes mâles sont des cellules nageuses, munies de cils, et il leur faut un film d’eau pour atteindre les femelles. Pas une averse, pas un arrosage : une pellicule liquide continue, sur quelques millimètres.

Une fougère de trois mètres, dans une forêt tropicale, dépend donc pour exister d’une exigence contractée par une lamelle de cinq millimètres, invisible, qu’aucun promeneur ne remarquera jamais. La plante entière est prisonnière de la contrainte de son stade le plus discret.

La prochaine fois qu’on vous dira qu’une fougère est une plante simple, vous saurez quoi répondre : elle mène deux vies successives, elle a inventé la feuille fertile avant que la fleur ne la spécialise, et elle a gardé de ses origines aquatiques une condition que trois cents millions d’années n’ont pas levée - il faut de l’eau pour que ses gamètes se rejoignent.

À voir aussi

Une erreur ou une précision à apporter ?

Aidez-nous à affiner cette fiche.

Signaler une erreur