Étamine

Ce que l’on croit souvent
Ce qui fait une fleur, ce sont ses pétales : l’étamine est un détail à l’intérieur. Et toute fleur porte forcément les deux sexes.
La vraie définition botanique
Demandez à quelqu’un de dessiner une fleur : il dessinera des pétales. C’est ce que le mot désigne dans l’usage courant, une corolle colorée, parfois parfumée, faite pour être vue. L’étamine, si l’on y pense, est un petit détail à l’intérieur.
La botanique inverse exactement cet ordre. Une fleur n’est pas définie par ses pétales, mais par ses organes reproducteurs. Les pétales sont une enseigne, et une enseigne est facultative.
La preuve tient dans une promenade. Le blé, le chêne, le frêne, le plantain, l’ortie fleurissent tous, abondamment, et aucun n’a de pétales. Personne ne dit « le chêne est en fleurs », et pourtant il en produit des milliers chaque printemps (voir Épi). Retirez les pétales : il reste une fleur. Retirez les étamines et les carpelles : il ne reste qu’un ornement.
Une étamine, alors, c’est quoi ? Une pièce en deux parties. Un filet, mince, qui la porte ; et à son extrémité une anthère, un petit sac - quatre en réalité - où se fabrique le pollen. À maturité, l’anthère s’ouvre et le libère. C’est tout. L’ensemble des étamines d’une fleur porte un nom collectif, l’androcée, comme l’ensemble des carpelles s’appelle le gynécée (voir Carpelle).

Reste à comprendre pourquoi ce détail mérite un article. Parce qu’il explique une chose que des millions de jardiniers font sans le savoir.
Une rose « à cent pétales », un camélia d’ornement, un œillet, une pivoine bien pleine : nous appelons ces fleurs doubles, et nous croyons qu’elles ont simplement plus de pétales que les autres.
Elles n’en ont pas plus. Ce sont leurs étamines qui sont devenues des pétales. La pièce florale a basculé d’un rôle à l’autre, et l’on parle d’étamines pétaloïdes. Quand la conversion est totale, la fleur est double et n’a plus une seule étamine ; quand elle est partielle, la fleur est dite semi-double et il en reste quelques-unes au centre.
Les conséquences ne sont pas décoratives. Une fleur double ne produit pas de pollen, puisqu’elle n’a plus d’étamines pour en fabriquer. Elle est le plus souvent stérile, donc sans graine. Et l’entassement des pétales rend le pistil lui-même inaccessible. Pour une abeille, elle n’est rien : ni pollen à récolter, ni nectar à atteindre.
D’où ce paradoxe visible dans beaucoup de jardins : une profusion de fleurs, et pas un butineur. Ce que l’horticulture a offert à nos yeux, elle l’a retiré aux insectes. C’est un choix, non une fatalité : il suffit de laisser aussi leur place aux formes simples.

Le mimosa, lui, fait exactement l’inverse. Ses pompons jaunes et duveteux ne sont pas faits de pétales : ils sont faits d’étamines, longues et serrées par centaines (voir Mimosa). Là où le camélia a converti ses étamines en enseigne, le mimosa a fait de ses étamines l’enseigne elle-même, sans passer par le pétale. La même pièce, deux destins opposés.
Il reste une croyance, plus discrète et plus tenace : que chaque fleur porte à la fois des étamines et des carpelles. C’est le cas le plus fréquent, mais ce n’est pas la règle. Et pour le dire proprement, il faut deux mots plutôt qu’un, parce que la question se pose à deux niveaux différents. Les confondre est la source de toutes les erreurs.
Au niveau de la fleur. Une fleur qui porte à la fois des étamines et des carpelles est dite monocline, ou hermaphrodite. Une fleur qui ne porte que l’un des deux est dicline, ou unisexuée. La passiflore ci-dessus est monocline ; le chaton de noisetier est dicline.
Au niveau de l’individu. Une plante qui porte sur elle tout le nécessaire est monoïque, « une seule maison ». Une espèce qui se répartit en pieds mâles et pieds femelles est dioïque, « deux maisons ».
Les deux axes se croisent, et il en sort trois cas. Le pommier est monoïque et monocline : une seule maison, et chaque fleur porte les deux. Le noisetier est monoïque et dicline : une seule maison, mais deux sortes de fleurs. L’ortie est dioïque : deux maisons, et donc forcément deux sortes de fleurs.
Un avertissement, car le terrain est glissant. Dans l’usage courant, celui des jardineries mais aussi de bien des ouvrages, « monoïque » ne désigne souvent que le deuxième cas - deux sortes de fleurs sur un même pied - et personne n’appelle un pommier une plante monoïque. Les deux emplois coexistent sans que rien ne les signale, et l’on trouve des pages qui passent de l’un à l’autre en trois lignes. Mieux vaut retenir les deux axes que le seul mot.
Reste à voir ce que cela donne dans un jardin.
Chez les plantes monoïques à fleurs diclines, les deux sortes de fleurs se répartissent sur le même pied. C’est le cas de la courgette, dont les premières fleurs de la saison tombent sans donner de fruit : ce sont les mâles, et le jardinier s’inquiète pour rien (voir Courgette). C’est le cas du maïs, qui porte ses fleurs mâles tout en haut, dans la panicule, et ses fleurs femelles plus bas, dans le futur épi (voir Épi). C’est encore le cas du chêne.
Et c’est le cas du noisetier, qui mérite un arrêt parce qu’il piège tout le monde. En février, ses chatons jaunes et pendants sont ses fleurs mâles ; ses fleurs femelles sont là aussi, sur le même arbuste, mais ce sont de minuscules bourgeons d’où sortent quelques styles rouge carmin de deux ou trois millimètres. Sans pétales, évidemment. Presque personne ne les a jamais vues, alors que tout le monde connaît les chatons.
Or les pépiniéristes conseillent de planter deux noisetiers, et l’on en conclut naturellement qu’il en faut un mâle et un femelle. La conclusion est fausse, même si le conseil est bon. Le noisetier est simplement incapable de se féconder avec son propre pollen, et ses chatons s’ouvrent des semaines avant ses fleurs femelles. Deux raisons qui ne doivent rien au sexe des fleurs. Avoir les deux sexes sur soi n’a jamais dispensé d’avoir un voisin : ce sont deux questions distinctes, que le langage courant fond en une seule.
Chez les espèces dioïques, la séparation va plus loin : ce sont les individus eux-mêmes qui sont mâles ou femelles. Le houx en est l’exemple le plus familier. Un houx qui ne fait jamais de baies n’est pas malade : il est mâle, ou bien il est femelle et n’a aucun mâle dans le voisinage. Le kiwi impose la même contrainte, et le dattier aussi (voir Datte). L’ortie, elle, le dit dans son nom : Urtica dioica, l’ortie « à deux maisons ».
Tout cela poursuit le même but : éviter de se féconder soi-même. Séparer les étamines des carpelles dans l’espace en est le moyen le plus radical. Il en existe de plus subtils, que d’autres fiches détaillent : décaler leur maturité dans le temps (voir Avocat), ou jouer sur leur hauteur respective à l’intérieur de la fleur (voir Coucou et Blé noir).
L’étamine n’est donc pas un détail à l’intérieur de la fleur. C’est, avec le carpelle, ce qui fait qu’une fleur est une fleur. Les pétales, eux, peuvent manquer, être en surnombre, ou n’avoir jamais été des pétales.
Pour aller plus loin : le pollen n’est pas une semence.
On dit volontiers du pollen qu’il est « la semence mâle », par analogie avec le spermatozoïde. L’écart est plus grand qu’on ne croit. Un grain de pollen n’est pas une cellule sexuelle : c’est un organisme minuscule, fait de quelques cellules seulement, qui mène sa propre vie brève et qui produit les gamètes mâles une fois arrivé à destination. Rien d’équivalent n’existe chez nous : ce serait comme si le spermatozoïde était lui-même un petit animal complet, chargé de fabriquer à l’arrivée les vraies cellules reproductrices.
Cette alternance entre un organisme qui produit des gamètes et un organisme issu de leur rencontre est générale chez les plantes. Elle est simplement devenue invisible chez les plantes à fleurs, où le premier a été réduit à quelques cellules enfermées dans un grain de poussière.
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