Hibiscus

Ce que l’on croit souvent
L’hibiscus est cette grande fleur tropicale des cartes postales - et l’on boit ses fleurs séchées en infusion.
La vraie définition botanique
Le mot recouvre trois choses différentes, et la plus répandue des trois est une erreur d’organe.
Ce que vous buvez appartient bien à la fleur - mais ce n’est pas la partie que vous croyez.
Le sachet dit « fleurs d’hibiscus », l’étiquette du bissap aussi, et celle du karkadé égyptien, et celle de la flor de Jamaica mexicaine. Or ce que l’on met dans l’eau chaude, ce sont des calices - c’est-à-dire l’ensemble des sépales, la pièce la plus extérieure de la fleur, celle qui d’ordinaire reste verte et protège le bouton (voir Fleur).
Et le plus étonnant est le calendrier. Chez l’oseille de Guinée (Hibiscus sabdariffa), le calice ne prend son intérêt qu’après la floraison : une fois les pétales fanés et tombés, il continue de grossir, s’épaissit, devient charnu, vire au rouge sombre et se charge d’acides. Ce que l’on récolte n’arrive donc qu’une fois la fleur finie.
Autrement dit : on ne boit pas la corolle, on boit le calice - l’enveloppe extérieure, qui fait partie de la fleur au même titre que les pétales, et qui n’a pris sa valeur qu’une fois ceux-ci tombés.
Ajoutons que ce calice n’est pas seul. Autour de lui se dresse une couronne de petites pièces pointues, le calicule - un second verticille de bractées, bien visible sur la photographie ci-dessus. Il part avec le reste dans la théière.
Encore faut-il s’entendre sur ce qu’est une fleur.
Le calice n’est pas un emballage extérieur à la fleur : c’est l’une de ses quatre pièces, au même titre que les pétales. Une fleur se compose en effet de parties stériles - le calice et la corolle - et de parties fertiles - les étamines et les carpelles ; et aucune des quatre n’est obligatoire (voir Fleur).
Ce que le langage courant appelle « la fleur » ne désigne donc qu’un seul de ces étages : la corolle, parce qu’elle est colorée. Voilà pourquoi un calice semble ne pas en faire partie.
Ce qui rend l’hibiscus remarquable est alors double. Là où beaucoup de fleurs se dispensent de leur calice - le frêne n’a ni sépale ni pétale -, il en possède deux rangs, le calice et le calicule. Et de cette pièce stérile, qui ne sert d’ordinaire qu’à protéger, il a fait la partie que nous récoltons.
Deuxième confusion : l’hibiscus du jardin n’est pas celui du fleuriste.
Ils portent le même nom dans la conversation et ne passent pas le même hiver.
Celui des haies françaises est l’althéa (Hibiscus syriacus), aussi appelé mauve en arbre ou ketmie : un arbuste à feuilles caduques, parfaitement rustique, qui perd ses feuilles en novembre et refleurit chaque août sans qu’on s’en occupe.
Celui qu’on achète en pot chez le fleuriste est l’hibiscus rose de Chine (Hibiscus rosa-sinensis), tropical, à grandes fleurs vernissées et feuillage persistant. Sorti au jardin, il meurt au premier gel. Chaque automne, des milliers de gens concluent qu’ils l’ont mal soigné, alors qu’ils l’avaient simplement pris pour son cousin.

Troisième couche : le nom lui-même a changé de plante.
« Hibiscus » vient du grec hibiskos. Mais chez Dioscoride, au Ier siècle, ce mot ne désignait pas ces grandes fleurs tropicales - que les Grecs n’avaient jamais vues. Il désignait une autre Malvacée, modeste et européenne : la guimauve des fossés (voir Guimauve).
C’est Linné qui, en fondant le genre, a repris le vieux mot grec et l’a appliqué à d’autres plantes. La guimauve, elle, a reçu le nom de genre Althaea - lequel était, chez les Grecs, son autre nom.
Il y a donc eu échange : le nom grec de la guimauve est devenu le nom d’un genre tropical, et le nom français de l’un des membres de ce genre, l’althéa, est le nom grec de la guimauve. Les deux mots ont tourné l’un autour de l’autre pendant deux mille ans pour finir chacun chez le voisin.
Pour aller plus loin : ce que dit un calice qui grossit.
Un calice qui enfle après la floraison, ce n’est pas une bizarrerie de l’oseille de Guinée. Les botanistes ont un mot pour cela - un calice accrescent - et le procédé se retrouve dans des familles sans lien entre elles.
Le cas le plus connu est celui du physalis, dont le calice se transforme en une lanterne de papier ajourée enfermant le fruit - la variété ornementale, l’alkékenge, en fait des bouquets secs orange. Or le physalis est une Solanacée, cousine de la tomate et de la pomme de terre : rien à voir avec les Malvacées. Deux familles éloignées ont trouvé le même geste.
Pourquoi une plante dépenserait-elle de la matière sur une pièce dont le travail est fini ? Parce qu’il ne l’est justement pas. Le calice protégeait le bouton ; une fois la fleur passée, il peut protéger le fruit - contre les insectes, contre le soleil, contre la dessiccation. Chez le physalis il fait cage ; chez l’oseille de Guinée il fait réserve d’eau et d’acides, ce qui décourage les mangeurs.
Nous avons trouvé cela délicieux, et nous en avons fait une boisson. C’est une constante de ce dictionnaire : ce que nous consommons avec le plus de plaisir est presque toujours ce que la plante avait fabriqué pour se protéger - l’amertume de la gentiane, les cétones de l’hysope, l’acidité de ce calice (voir Gentiane).
Reste une dernière remarque, pour l’étiquette. Puisqu’il ne s’agit ni d’une fleur, ni d’un fruit, ni d’une feuille, le sachet le plus honnête serait celui qui dirait : calices d’oseille de Guinée. Personne ne l’achèterait.
À ne pas confondre
- Oseille de Guinée, ou karkadéHibiscus sabdariffa
Celle des infusions - bissap, karkadé, flor de Jamaica. On n’en boit pas la fleur mais le calice, devenu charnu après la floraison
- Althéa, ou mauve en arbreHibiscus syriacus
L’arbuste rustique des haies françaises, à feuilles caduques : il passe l’hiver dehors sans dommage
- Hibiscus des fleuristesHibiscus rosa-sinensis
Le tropical à grandes fleurs vernissées, vendu en pot : il gèle au premier froid
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