Guimauve

Ce que l’on croit souvent
La guimauve, c’est cette confiserie molle et sucrée que l’on fait griller au feu de camp.
La vraie définition botanique
Il existe peu de mots dont on puisse dire qu’ils ont survécu à la disparition de leur objet. Celui-ci en fait partie.
La guimauve est une plante. Elle s’appelle Althaea officinalis, elle pousse dans les fossés humides, les prés salés et le bord des marais, elle monte à un mètre cinquante, et ses fleurs d’un rose très pâle s’ouvrent en juillet. C’est elle qui a donné son nom à la confiserie.
Et la confiserie n’en contient plus une seule trace.
La recette d’origine tenait à une propriété de sa racine : elle est bourrée de mucilage, un ensemble de sucres complexes qui gonflent au contact de l’eau et forment un gel doux. On extrayait ce gel, on le battait avec du sucre et du blanc d’œuf, et l’on obtenait une pâte blanche et légère - la pâte de guimauve.
Puis l’industrie s’en est mêlée. Le mucilage est capricieux, lent à extraire, variable d’une récolte à l’autre ; la gélatine fait le même travail pour bien moins cher. Le sachet que vous ouvrez aujourd’hui contient du sucre, du sirop de glucose, du blanc d’œuf et de la gélatine. La plante en a été chassée, mais elle a laissé son nom sur l’emballage.

Le nom savant, lui, dit à quoi elle servait.
Althaea vient du grec althainein, « guérir » ; officinalis désigne ce que l’on trouvait à l’officine, chez l’apothicaire. Deux mots, et tout un usage.
Car ce mucilage n’était pas seulement une texture : c’est un médicament. Au contact d’une muqueuse irritée, il forme un film protecteur qui calme l’inflammation - d’où les tisanes de racine de guimauve contre les maux de gorge et la toux sèche, encore vendues aujourd’hui en herboristerie. La confiserie n’était, à l’origine, qu’une façon agréable de prendre un remède.
Et c’est ici que l’expression « bâton de guimauve » devient troublante, parce qu’elle désigne deux objets qui n’ont plus rien en commun. Il y a le bâtonnet sucré que l’on pique au bout d’une branche au-dessus des braises. Et il y a le vrai bâton de guimauve : un morceau de racine séchée, dur comme du bois, que l’on donnait autrefois à mâcher aux nourrissons qui perçaient leurs dents. Sous la salive, le mucilage gonflait et tapissait la gencive enflammée. (L’usage se pratique encore, mais beaucoup de pédiatres le déconseillent aujourd’hui, en raison du risque d’étouffement.)
L’anglais, curieusement, a mieux gardé la mémoire de la plante.
Le mot anglais pour la confiserie est marshmallow, c’est-à-dire « mauve des marais ». Or c’est exactement l’un des noms français de l’espèce, et il dit où elle pousse. Là où « guimauve » ne renseigne plus sur rien, marshmallow continue de désigner un lieu et un milieu : un fossé, une prairie inondable, une terre salée.
Reste la famille, qui réserve une surprise.
La guimauve est une Malvacée, et cela se lit sur la fleur : ce faisceau rose dressé au centre, sur la photographie qui ouvre cette fiche, est une colonne staminale - toutes les étamines soudées en un seul tube autour du style (voir Étamine). C’est la signature de la famille, la même chez la mauve, la rose trémière et l’hibiscus.
Or cette famille a beaucoup grandi. La classification moderne y a fondu trois familles autrefois distinctes, si bien que la guimauve des fossés se retrouve aujourd’hui apparentée au coton, au gombo, au baobab, au tilleul - et au cacaoyer. La confiserie a perdu sa plante, mais elle a gagné une cousine au chocolat.
Pour aller plus loin : un mot qui a quitté deux fois son objet.
Suivez le trajet, il est instructif.
Premier départ. « Guimauve » désigne d’abord une plante de marais. Puis la confiserie qu’on en tire prend son nom - ce qui est légitime, elle en contient. Puis la plante est remplacée par de la gélatine, et le mot reste sur la friandise. Le voilà orphelin une première fois : il ne désigne plus ce dont il parlait.
Second départ. Le mot quitte alors la matière pour le sentiment. On dit d’un film, d’une chanson, d’un roman qu’ils sont « de la guimauve » - mous, sucrés, sans consistance. Le voilà orphelin une seconde fois : il ne désigne même plus une chose, mais un défaut de goût.
Ce dictionnaire a rencontré d’autres mots qui se détachent de leur objet, mais pas de la même manière. La glycine a survécu à un changement de classement : la plante est là, c’est son nom latin qui a bougé (voir Glycine). Le géranium de même. Ici, rien de tel : la plante n’a pas changé de nom, elle a été retirée de la recette, et le mot a continué sans elle.
Le cas n’est pas isolé, une fois qu’on y prête attention. Personne ne met plus de baleine dans les baleines d’un parapluie. Il n’y a plus de mine de plomb dans un crayon. Et il n’y a plus de guimauve dans la guimauve.
La différence est qu’ici la plante existe toujours, à quelques kilomètres de chez vous, dans un fossé humide, avec ses fleurs pâles et ses feuilles de velours - et que plus personne ne sait qu’elle porte le nom d’une friandise.
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