Aller au contenu principal
Ne plus se planter
J
Notion

Jardin botanique

Feuilles circulaires géantes d’un nénuphar Victoria flottant dans le bassin d’une serre du jardin botanique d’Uppsala, en Suède. (Photo Manuel Ferreira.)
Feuilles circulaires géantes d’un nénuphar Victoria flottant dans le bassin d’une serre du jardin botanique d’Uppsala, en Suède. (Photo Manuel Ferreira.)

Ce que l’on croit souvent

Un jardin botanique, c’est un beau parc où l’on a rassemblé des plantes rares, avec des étiquettes.

La vraie définition botanique

On y entre comme dans un parc, et l’on en sort en ayant vu de jolies choses. Ce n’est pas faux, mais c’est passer à côté : un jardin botanique n’est pas un jardin d’agrément qui aurait mis des étiquettes. C’est une institution scientifique dont le jardin n’est que la partie visible.

Tout commence par l’étiquette, justement.

Elle n’est pas là pour vous renseigner - ou pas seulement. Elle est le bout visible d’un registre. Chaque plante entrée dans un jardin botanique reçoit un numéro d’accession, et avec lui un dossier : d’où elle vient, qui l’a récoltée, à quelle date, en quel lieu précis, et si elle provient d’une population sauvage ou d’une autre institution.

C’est ce dossier qui fait la valeur scientifique de la plante. Un individu sans origine connue n’est qu’un bel objet ; le même, documenté, devient une pièce de collection utilisable pour la recherche.

Nymphéas bleus fleuris dans un bassin de Kew Gardens, avec une petite étiquette plantée dans l’eau au milieu des feuilles
Des nymphéas bleus à Kew Gardens, en Angleterre. Regardez au milieu du bassin : la petite plaque sombre plantée dans l’eau. C’est elle qui sépare un jardin botanique d’un parc - et ce dictionnaire lui doit déjà une démonstration, puisqu’une étiquette semblable, photographiée à Buenos Aires, a suffi à établir que le maté est un houx (voir Houx). (Photo Manuel Ferreira.)

Et le jardin n’est que le tiers de l’affaire. Trois organes essentiels échappent au visiteur.

L’herbier, d’abord - des plantes séchées, aplaties, collées sur des feuilles de papier et rangées par familles. C’est l’archive de référence, et elle contient quelque chose de singulier : les spécimens types. Car le nom d’une espèce n’est pas attaché à une définition, mais à un objet : un exemplaire précis, mort et conservé, auquel le nom demeure lié pour toujours. Quand les botanistes discutent d’un nom, ils retournent voir cette plante-là, dans son carton (voir Espèce).

L’index seminum, ensuite. Chaque année, les jardins botaniques publient la liste des graines qu’ils peuvent offrir, et se les échangent - gratuitement. Ce réseau fonctionne depuis des siècles, et c’est par lui que circulent, d’institution en institution, des espèces qu’aucun commerce ne vend.

La conservation, enfin, et c’est devenu le premier métier de certains. À Wakehurst, dans le Sussex, Kew entretient la plus grande banque de graines sauvages du monde : plus de deux milliards de graines, appartenant à quelque quarante mille espèces, conservées à moins vingt degrés dans des salles protégées des inondations, des radiations et des bombes, pour le compte d’une centaine de pays.

Salle de stockage de la banque de graines de Wakehurst vue à travers une vitre : racks métalliques, tiroirs étiquetés et cageots empilés
L’intérieur de la banque de graines de Wakehurst, vu à travers la vitre. Des racks, des tiroirs numérotés, des cageots : cela ressemble à un entrepôt d’archives, et c’en est un. Rien n’y pousse - tout y attend. (Photo Manuel Ferreira.)

Autrement dit : ce qu’un jardin botanique collectionne réellement, ce ne sont pas des plantes. C’est de l’information sur des plantes - et les plantes n’en sont que le support vivant.

Un mot sur celui de la photographie de tête.

Ces feuilles rondes de plus d’un mètre sont celles d’un nénuphar géant du genre Victoria, originaire du bassin de l’Amazone. Elles flottent dans une serre d’Uppsala, en Suède, à moins de deux degrés du cercle polaire. Un jardin botanique est exactement cela : un endroit où l’on fait pousser, sous verre et à grands frais, ce que le climat interdit - non pour l’exposer, mais pour l’étudier.

Et Uppsala n’est pas un jardin quelconque. C’est celui de Linné, qui y enseigna et y cultiva ses plantes. C’est de là qu’est sortie la manière de nommer les espèces en deux mots, celle que ce dictionnaire emploie à chaque ligne (voir Espèce).

Le Systema Naturae de Linné ouvert sous vitrine, montrant le portrait gravé de l’auteur en regard de la page de titre
Au musée Linné d’Uppsala, sous vitrine : le Systema Naturae, avec le portrait de son auteur en regard du titre. « Regna tria naturae, in classes et ordines, genera et species » - les trois règnes de la nature, rangés en classes, ordres, genres et espèces. C’est le livre d’où sortent tous les noms latins de ce dictionnaire. (Photo Manuel Ferreira.)

Pour aller plus loin : nés comme pharmacies, devenus instruments d’empire.

Les premiers jardins botaniques n’ont pas été créés par amour des plantes. Ils l’ont été par des facultés de médecine.

Le premier naît à Pise en 1544 : le médecin Luca Ghini n’accepte sa chaire qu’à la condition de pouvoir fonder un giardino dei semplici, un jardin des simples, pour enseigner les plantes médicinales sur le vif plutôt que dans les livres. Padoue suit en 1545 - c’est le plus ancien encore en place aujourd’hui -, puis Florence, puis Bologne. En France, il faut attendre Montpellier en 1593, fondé par Pierre Richer de Belleval sur le modèle de Padoue, et lui aussi consacré aux simples.

Le jardin botanique est donc né comme une pharmacie d’enseignement. Il fallait que l’étudiant en médecine puisse reconnaître de ses yeux la plante qu’il prescrirait - problème que ce dictionnaire n’a pas fini de rencontrer.

Puis leur rôle a changé, et il n’a pas toujours été innocent.

Aux XVIIIe et XIXe siècles, les grands jardins deviennent les rouages d’une économie mondiale. Ce dictionnaire en a déjà raconté deux épisodes sans nommer l’institution qui les rendait possibles.

Quand Pierre Poivre brise le monopole hollandais sur le girofle, les plants volés aux Moluques ne sont pas plantés n’importe où : ils sont confiés au jardin de Pamplemousses, à l’Île de France (voir Clou de girofle). Et lorsque les graines d’hévéa quittent l’Amazonie en 1876, elles sont expédiées à Kew, qui les fait germer et en redistribue les plants à Ceylan et à Singapour - fondant l’industrie asiatique du caoutchouc et ruinant le monopole brésilien (voir Caoutchouc).

Dans les deux cas, le jardin botanique est l’outil : le lieu où une plante arrachée à son pays est acclimatée, multipliée, puis renvoyée ailleurs. Ces institutions n’ont pas seulement décrit le monde végétal : elles l’ont déplacé.

Ce qui rend leur mission actuelle d’autant plus frappante. Les mêmes maisons qui ont servi à transporter les plantes utiles s’emploient aujourd’hui à empêcher les autres de disparaître - et conservent au froid, pour cent pays, des graines que personne ne viendra jamais réclamer.

À voir aussi

Une erreur ou une précision à apporter ?

Aidez-nous à affiner cette fiche.

Signaler une erreur