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Ne plus se planter
L
Notion

Liane

Feuillage rouge d’une vigne sauvage suspendu à la cime des arbres d’une forêt, se détachant sur le ciel. (Photo Papaverrhoeas, CC BY-SA 3.0.)
Feuillage rouge d’une vigne sauvage suspendu à la cime des arbres d’une forêt, se détachant sur le ciel. (Photo Papaverrhoeas, CC BY-SA 3.0.)

Ce que l’on croit souvent

Une liane, c’est une plante de la jungle - ces cordes qui pendent des arbres dans les films d’aventure. En France, nous n’en avons pas.

La vraie définition botanique

Le mot évoque aussitôt la forêt équatoriale, les cordes pendantes et les singes. C’est un mot de voyage, et l’on est persuadé qu’il ne s’applique à rien de ce qui pousse ici.

Or la plante la plus cultivée de France est une liane.

Plus de sept cent cinquante mille hectares de vignes, et personne ne dit « liane » en les regardant. La raison est simple, et c’est une remarque de vigneron autant que de botaniste : nous la taillons. Chaque hiver, on ramène le cep à quelques yeux, et il repart de zéro. Ce moignon noueux aligné en rangs n’a plus rien d’une liane - c’est nous qui l’avons mis dans cet état.

Laissez-la faire, et vous verrez ce qu’elle est.

La vigne sauvage, la lambrusque (Vitis vinifera subsp. sylvestris), est la même espèce que celle du vignoble - une sous-espèce à part, mais la même plante. Elle vit dans les forêts alluviales, le long des rivières. Jeune, elle rampe au sol en cherchant un arbuste à quoi s’accrocher ; puis elle monte, et elle monte à trente ou quarante mètres, jusqu’à fleurir dans la lumière du sommet.

La photographie en tête de cet article montre ce résultat. Ce rouge suspendu à la cime, ce n’est pas un arbre qui se colore : c’est une vigne, accrochée là-haut, et qui n’a jamais rencontré de sécateur.

Reste à savoir ce que le mot désigne.

Et c’est ici qu’il faut se défaire d’une habitude : « liane » n’est pas un nom de plante. Ce n’est ni une famille, ni un genre, ni un groupe de parenté. C’est un port - une manière de pousser -, exactement comme « arbre » ou « herbe ». On ne peut pas plus être « de la famille des lianes » qu’on ne peut être de la famille des arbres.

Une liane est donc simplement ceci : une plante à tige ligneuse qui ne se tient pas debout toute seule et qui s’appuie sur autre chose pour monter.

Et cette définition contient une économie.

Un arbre consacre l’essentiel de ce qu’il fabrique à du bois qui ne fait que le maintenir droit : un tronc est un investissement colossal, et il ne nourrit personne. La liane, elle, refuse cette dépense. Elle laisse ses voisins payer la facture du soutien, et met tout ce qu’elle a dans l’allongement de la tige et les feuilles. À énergie égale, elle atteint la canopée bien plus vite qu’un arbre, et sans construire de colonne.

C’est un tel avantage que la nature l’a inventé des dizaines de fois séparément.

Regardez la parentèle : la vigne et la vigne vierge sont des Vitacées, le lierre est de la famille du ginseng, le houblon de celle du chanvre, la glycine et l’Entada des tropiques sont des Fabacées, le kiwi est une Actinidiacée, la passiflore une Passifloracée, la clématite une Renonculacée. Ces familles n’ont rien à voir entre elles. Elles sont arrivées au même résultat chacune de son côté, parce que la solution est bonne.

Mieux : la façon de s’accrocher est elle-même réinventée à chaque fois, et ce dictionnaire les a déjà rencontrées une par une sans jamais les rassembler.

  • Des racines transformées. Le lierre monte par des crampons, qui sont des racines devenues ventouses et ne pompent rien (voir Lierre).
  • Des vrilles à ventouses. La vigne vierge s’attache par des vrilles terminées de petits disques collants (voir Vigne vierge).
  • Des tiges volubiles. Le houblon ne s’accroche à rien : sa tige entière tourne autour du support, comme une corde qu’on enroule (voir Houblon).
  • Des crochets. La ronce et le rosier grimpant s’appuient sur leurs aiguillons recourbés, qui ne sont pas des armes mais des grappins (voir Aiguillon).
  • Des feuilles. Chez la clématite des haies, c’est le pétiole - la queue de la feuille - qui s’enroule autour de ce qu’il touche. Chez la gesse, c’est le limbe entier qui s’est transformé en vrille (voir Feuille).

Cinq solutions, cinq organes différents, un seul problème : tenir.

Vigne et passiflore bleue entremêlées contre un mur de brique : grandes feuilles lobées de la vigne, feuilles digitées et fleur bleue de la passiflore, avec ses vrilles enroulées
Deux lianes dans le même mètre carré, au jardin. Les grandes feuilles lobées sont celles de la vigne ; les feuilles digitées, la fleur bleue et les fins ressorts enroulés, ceux de la passiflore. Deux familles sans aucune parenté, le même geste - et, comme on va le voir, deux organes différents pour le faire. (Photo Manuel Ferreira.)

Car la convergence va plus loin qu’on ne croit.

Ces deux plantes grimpent toutes deux « par des vrilles ». Le mot est le même, l’objet ne l’est pas.

Chez la passiflore, la vrille naît à l’aisselle de la feuille : c’est un rameau, une pousse latérale qui a renoncé à faire des feuilles pour devenir un ressort.

Chez la vigne, elle naît en face de la feuille, et cette position n’est pas un détail : c’est celle de la grappe. La vrille de la vigne est une inflorescence transformée - le même organe que le raisin, à la même place, engagé dans une autre voie. Là où la plante aurait pu faire des fleurs, elle a fait un crochet.

Deux lianes côte à côte sur le même mur, le même geste exactement, et pas la même pièce pour l’exécuter. La convergence ne copie pas : elle bricole avec ce qu’elle a sous la main.


Pour aller plus loin : là où les lianes sont chez elles.

Si le mot évoque les tropiques, ce n’est pas une illusion de cinéma. Les lianes sont bien une affaire de forêt chaude, et les chiffres sont considérables.

Dans beaucoup de forêts tropicales, elles représentent environ un quart des tiges ligneuses et un quart des espèces ligneuses ; dans certaines, la proportion d’espèces monte à 45 % - presque une sur deux. En passant des forêts tempérées aux forêts tropicales de plaine, la part des lianes est multipliée par cinq, quand celle des arbres ne double que.

Et les dimensions suivent. On a mesuré au Suriname des Bauhinia de six cents mètres de long, et en Asie-Pacifique un Entada phaseoloides de plus d’un kilomètre, dont la tige atteignait dix-huit centimètres de diamètre. Une plante d’un kilomètre : c’est ce que permet de faire une stratégie qui n’a pas à se porter elle-même.

Mais toute économie a son prix, et le voici.

Une liane ne peut pas se passer d’un support. C’est la contrepartie exacte de son avantage : elle a fait l’économie du tronc, il lui faut donc celui d’un autre. Sans arbre, elle rampe.

Et c’est très précisément ce que nous faisons dans nos cultures, sans jamais le formuler ainsi. Les fils tendus et les piquets d’un vignoble, les pergolas d’un verger de kiwis (voir Kiwi), le treillage sur lequel court une passiflore : ce sont des forêts de remplacement. Nous avons pris à ces plantes l’arbre auquel elles s’accrochaient, et nous l’avons remplacé par du fil de fer.

Regardez une vigne autrement, la prochaine fois. Le cep taillé au ras du sol, ce n’est pas la forme naturelle d’une plante : c’est une liane de trente mètres qu’on a convaincue de tenir dans un mètre, et à qui l’on fournit chaque année, en guise d’arbre, un piquet.

À ne pas confondre

  • VigneVitis vinifera

    La liane la plus cultivée de France. Sa forme sauvage, la lambrusque, monte à trente ou quarante mètres dans les arbres

  • Lierre grimpantHedera helix

    Grimpe par des crampons, qui sont des racines transformées

  • Clématite des haiesClematis vitalba

    Grimpe en enroulant le pétiole de ses feuilles autour de ce qu’elle rencontre

  • Passiflore bleuePassiflora caerulea

    Grimpe par des vrilles nées à l’aisselle des feuilles

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