Vigne vierge

Ce que l’on croit souvent
La vigne vierge est un lierre, ou bien une vigne - et puisqu’elle porte des grappes, ses fruits doivent se manger.
La vraie définition botanique
Cette plante porte deux noms dans la conversation courante, et tous deux induisent en erreur. Sur les façades qu’elle recouvre, on l’appelle tantôt lierre, tantôt vigne vierge. Le premier est franchement faux. Le second est à moitié vrai - et c’est la moitié fausse qui peut envoyer quelqu’un à l’hôpital.
Réglons d’abord le lierre, puisque le dictionnaire s’en est déjà occupé. Les deux plantes n’ont aucune parenté : le lierre est persistant et s’accroche par des crampons, tandis que la vigne vierge est caduque, rougit avant de tomber, et grimpe par des vrilles terminées de petits disques adhésifs (voir Lierre).
Venons-en à la vigne, et à ce que le nom a de juste. La vigne vierge appartient bel et bien à la famille de la vigne, les Vitacées, celle de Vitis vinifera. Ce n’est donc pas une étrangère affublée d’un nom trompeur : c’est une cousine, d’un autre genre - Parthenocissus - mais de la même parentèle. Dire « rien à voir avec la vigne » serait aussi inexact que de croire qu’elle donne du raisin.
Or c’est justement cela que le nom laisse entendre sans le dire, et qui rend l’affaire sérieuse.
Les fruits de la vigne vierge ne se mangent pas. À l’automne, elle porte des grappes de baies rondes, d’un bleu-noir luisant, qui évoquent irrésistiblement de petits raisins. Toute la plante - feuilles, baies, graines - contient de l’acide oxalique. Ingéré, il forme dans l’organisme des cristaux d’oxalate de calcium, microscopiques et pointus.

Les effets sont documentés et méritent d’être connus. D’abord une irritation immédiate de la bouche et de l’œsophage, parfois très douloureuse. Puis, un à deux jours plus tard, une gastro-entérite avec nausées, douleurs et diarrhées parfois sanglantes. Dans les formes sérieuses s’ajoutent une baisse du calcium sanguin, l’oxalate le captant, et une atteinte des reins. Il n’y a donc pas lieu de paniquer devant une haie de vigne vierge, mais il y a lieu de ne pas y goûter, et de le dire aux enfants - ce sont les grappes qui attirent.
Le mécanisme, lui, est une vieille connaissance de ce dictionnaire. L’oxalate de calcium est ce que fabrique une plante pour immobiliser son calcium excédentaire, faute de pouvoir l’évacuer : un débarras, qui devient accessoirement une arme (voir Déchet). C’est lui qui brûle la bouche de qui goûte un Arum, lui qui rend les feuilles de rhubarbe impropres à la consommation. Chez la vigne vierge, l’arme a ceci de particulier qu’elle est déguisée en raisin.
Reste le mot « vierge », dont personne ne sait exactement d’où il vient - et il faut le dire plutôt que d’inventer.
Le nom savant du genre, Parthenocissus, est formé du grec parthenos, vierge, et kissos, lierre : littéralement « lierre vierge ». Les botanistes ont donc eux aussi inscrit l’erreur du lierre dans la nomenclature, où elle est désormais indélébile. Quant au « vierge », deux explications circulent sans qu’aucune ait été tranchée : l’aptitude de ces plantes à former des fruits sans fécondation, ou une latinisation du nom anglais de l’espèce américaine, Virginia creeper, la liane de Virginie. On lit l’une et l’autre chez des auteurs sérieux. Le plus honnête est de laisser la question ouverte.
Un dernier mot, car « vigne vierge » désigne en réalité deux plantes différentes dans les jardineries. La vigne vierge à cinq folioles (Parthenocissus quinquefolia) est celle d’Amérique du Nord, aux feuilles composées de cinq pièces distinctes. Celle qu’on voit le plus souvent sur les murs, aux larges feuilles simples à trois lobes, est Parthenocissus tricuspidata - vendue sous le nom de « lierre de Boston ». Ce nom-là est remarquable : elle n’est pas un lierre, et elle n’est pas de Boston, puisqu’elle vient d’Asie orientale. Elle n’y doit son nom qu’à la mode qu’elle y connut.
Trois noms d’usage pour cette plante, donc, et trois malentendus : ce n’est pas un lierre, elle ne donne pas de raisin, et elle n’est pas de Boston. Il ne lui reste de juste que sa famille.
Pour aller plus loin.
Si la vigne vierge est célèbre, c’est pour son rouge d’automne. Et ce rouge pose une question que le jaune ne pose pas.
Le dictionnaire a déjà expliqué les jaunes et les orangés de l’automne : ces pigments étaient déjà présents dans la feuille, simplement masqués par le vert de la chlorophylle. Quand l’arbre démonte celle-ci pour en récupérer l’azote, ils apparaissent (voir Déchet). Rien n’a été fabriqué : quelque chose a été retiré.
Le rouge ne fonctionne pas ainsi. Les pigments qui le produisent, les anthocyanes, ne sont généralement pas présents dans une feuille en été : ils sont synthétisés à la fin de l’été, spécialement, au moment même où la feuille est en train d’être vidée et condamnée.
Le fait est troublant. Une plante qui s’apprête à laisser tomber un organe, et qui récupère méthodiquement tout ce qu’il contient de précieux, dépense au même moment de l’énergie à le colorer. Cela ne ressemble pas à de l’économie.
Plusieurs explications sont proposées, et aucune ne fait consensus. La plus discutée est une protection : la récupération de l’azote est une opération délicate, et une feuille dont la chlorophylle se démonte encaisse mal la lumière vive ; les anthocyanes joueraient le rôle d’écran le temps du démontage. D’autres y voient un signal adressé aux insectes ou aux animaux. Il se peut aussi que ce rouge ne serve à rien de précis et ne soit qu’un sous-produit d’un métabolisme perturbé par l’excès de sucres piégés dans la feuille.
À ce stade, la seule chose sûre est celle-ci, et elle suffit à changer le regard : le jaune d’automne est un dévoilement, le rouge est une fabrication. Devant un mur de vigne vierge écarlate, on ne regarde pas une plante qui se fane - on regarde une plante qui travaille.
À ne pas confondre
- Vigne vierge à cinq foliolesParthenocissus quinquefolia
Feuilles composées de cinq pièces distinctes ; originaire d’Amérique du Nord
- Lierre de BostonParthenocissus tricuspidata
Feuilles simples à trois lobes ; ni lierre ni bostonienne, elle vient d’Asie orientale
- VigneVitis vinifera
Même famille, autre genre : ses fruits, eux, se mangent
À voir aussi
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