Kiwi

Ce que l’on croit souvent
Le kiwi est le fruit de la Nouvelle-Zélande - il en porte le nom, et c’est de là qu’il nous vient.
La vraie définition botanique
Le nom est si bien installé qu’il paraît descriptif. Le kiwi vient de Nouvelle-Zélande, comme l’oiseau du même nom, et il n’y a rien à ajouter.
Sauf que le kiwi est chinois.
La plante est originaire du sud de la Chine, et plus précisément de la vallée du Yangzi Jiang, où on la cultive depuis longtemps sous le nom de yang tao. Elle appartient au genre Actinidia, dont la Chine abrite l’essentiel des espèces.
Comment est-elle devenue néo-zélandaise ? Par une valise. En 1904, Mary Isabel Fraser, directrice d’une école de filles de Wanganui, rentre d’un voyage dans des écoles de mission à Yichang, en Chine, avec des graines. Elles sont semées en 1906 par un pépiniériste local, Alexander Allison ; les premières lianes fructifient en 1910.
Le fruit s’appelle alors, en anglais, Chinese gooseberry - groseille de Chine. Il porte donc son origine dans son nom.
Et puis on la lui a retirée.
Dans les années 1950, les exportateurs néo-zélandais veulent vendre aux États-Unis, où « chinois » n’est pas un argument commercial et où « groseille » évoque un petit fruit acide. Ils cherchent donc autre chose. Ils essaient d’abord « melonette », qui ne prend pas. Puis, en 1959, la maison Turners and Growers tranche : ce sera kiwifruit, d’après l’oiseau emblème du pays - brun, rond, duveteux, la ressemblance est bonne.
En une génération, le nom a effacé quatre mille kilomètres. Le fruit ne s’appelle donc pas d’après un pays, mais d’après un oiseau - lequel tient son nom du maori. Et ce baptême n’avait rien de botanique : c’était une décision de vendeurs.

Deuxième surprise : ce n’est pas un arbre, ni un arbuste.
Le kiwi est une liane, et une liane vigoureuse : elle grimpe, s’enroule, et couvre en quelques années une pergola entière. Regardez la photographie en tête de cet article : les fruits pendent sous une branche conduite à l’horizontale, et l’on aperçoit derrière les fils et les piquets. Un verger de kiwis ressemble à une vigne, non à une plantation d’arbres - mêmes palissages, même taille annuelle sévère.
Troisième surprise : il faut deux plantes.
Le kiwi est dioïque : les fleurs mâles et les fleurs femelles poussent sur des individus différents. Un pied femelle seul ne donnera jamais rien, quelle que soit sa vigueur, et un pied mâle ne donnera jamais de fruit du tout - son travail est ailleurs (voir Étamine).
C’est pourquoi l’on plante, dans les vergers, un pied mâle pour quatre à sept femelles, et pourquoi tant de jardiniers attendent en vain des kiwis sur une liane superbe : il leur manque le second pied.
Et la pollinisation ne décide pas seulement de la présence du fruit : elle décide de sa taille. Plus une fleur femelle reçoit de grains de pollen, plus le kiwi sera gros - au point que les producteurs installent en moyenne sept à huit ruches par hectare pour s’en assurer.
Le dictionnaire vient tout juste de rencontrer la même dépendance chez un autre fruit. Chez le kaki, ce sont les pépins - donc la pollinisation - qui commandent la disparition de l’astringence (voir Kaki). Deux fruits voisins sur l’étal, et deux fois la même leçon : ce que vous mangez a été décidé par le passage d’un insecte.
Enfin, ce que nous appelons un fruit à pépins est, au sens botanique, une baie - de la chair et des graines libres dans la pulpe, sans noyau, exactement comme le raisin ou la tomate (voir Baie).

Pour aller plus loin : le fruit néo-zélandais est italien.
Le renversement mérite d’être poussé jusqu’au bout, car il continue de nos jours.
Le premier producteur mondial de kiwis n’est pas la Nouvelle-Zélande : c’est l’Italie. Viennent ensuite la Nouvelle-Zélande, le Chili, puis la France. Le Sud-Ouest en produit le plus : le bassin de l’Adour fournit à lui seul le quart de la production nationale, et le kiwi de l’Adour est le seul au monde à porter deux certifications à la fois, Label Rouge et indication géographique protégée. La Chine, quant à elle, en produit d’énormes quantités, essentiellement pour elle-même.
Autrement dit : un fruit chinois, portant le nom d’un oiseau néo-zélandais, que vous achetez le plus souvent italien ou français. Le nom se trompe sur l’origine, et il se trompe aussi sur la provenance.
Et les kiwis jaunes et rouges ne sont croisés avec rien d’autre.
On l’entend souvent - un kiwi marié à une mangue, à un melon, à on ne sait quoi. C’est faux, et la vérité est plus intéressante.
Le kiwi jaune n’est pas un hybride : c’est une autre espèce du même genre. Le kiwi vert est Actinidia deliciosa, le jaune est Actinidia chinensis - deux espèces voisines, également chinoises, également présentes dans les mêmes régions d’origine. Quant aux variétés à cœur rouge, elles sont obtenues par croisements à l’intérieur de ce même groupe.
Ce qui a changé depuis les années 1990 n’est donc pas la nature du fruit, mais l’intensité de la sélection. « Hort16A », le premier kiwi jaune commercial, provient d’un croisement contrôlé réalisé en 1987 en Nouvelle-Zélande, entre deux lignées issues de graines venues de Chine. Ce sont des cultivars, souvent brevetés et vendus sous marque déposée (voir Cultivar).
Autrement dit, la même logique commerciale qui avait rebaptisé le fruit en 1959 lui fabrique aujourd’hui des couleurs - et lui donne des noms de marque plutôt que des noms de plante.
Un mot, pour finir, sur le succès de l’opération.
Ce dictionnaire passe son temps à défaire des noms trompeurs qui se sont installés par accident - par ressemblance, par erreur de traduction, par habitude. Le cas du kiwi est différent, et il vaut d’être noté : ici, le nom trompeur a été choisi délibérément, en réunion, pour vendre.
Et il a parfaitement fonctionné. En soixante-cinq ans, « groseille de Chine » a disparu de la langue courante, au point que la phrase « le kiwi est chinois » surprend tout le monde. Un nom commercial bien construit efface une origine plus sûrement qu’un siècle d’oubli.
À ne pas confondre
- Kiwi, ou groseille de ChineActinidia deliciosa
Le kiwi vert à peau brune et duveteuse, originaire de la vallée du Yangzi Jiang, où on l’appelait yang tao
- Kiwi jaune, ou kiwi doréActinidia chinensis
Peau presque lisse et chair jaune. Une autre espèce, du même genre et de la même région de Chine
- Kiwaï, ou kiwi de SibérieActinidia arguta
Le petit kiwi à peau lisse qui se mange sans être pelé, et qui résiste à des froids considérables
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